Par une belle journée d’automne…

 

Cette année encore, l’automne m’est doux. La nature reprend son souffle après la frénésie de l’été. L’érable au fond de la cour a perdu sa robe flamboyante… Octobre s’achève et cette nuit la première gelée a figé l’eau du bassin des oiseaux. Les dernières fleurs suspendues n’ont pas résisté et s’effilochent au gré de la brise. Sur les marches de la galerie, quelques traces de frimas que le soleil allume de rose et de bleu.

J’aperçois Futon qui dresse l’oreille puis avance sur ce tapis de lumière et le marque de ses empreintes sautillantes. Il gratte doucement le grillage de la porte et miaule en réclamant ses petites gâteries.

J’aime bien me lever tôt, savourer les premiers instants du jour et prendre le temps de déjeuner… J’ai faim. J’ai toujours faim le matin… Aussi loin que mes souvenirs me ramènent c’est la bonne odeur du pain grillé sur le poêle qui me réveille.

Je me revois petite fille, lorsque je descends à la cuisine, après m’être lavée, habillée et fait mon lit, l’homme engagé termine son café, papa discute des travaux à faire aujourd’hui et maman brasse mon gruau en chantonnant discrètement.

Nous habitons la dernière maison du village…ou la première ferme du Grand-chemin, à un bon mille et demi de l’école.

C’est peut-être la marche qui m’attend qui me donne tant d’appétit. J’ai hâte de retrouver mon école, ma maîtresse, mes amies, mes livres et mes cahiers.

Je suis très appliquée et première de classe, mais j’ai surtout hâte de rejoindre Sœur Ste-Thérèse après l’école pour mon cours de piano. J’ai une bonne oreille et je chante juste. C’est maman qui a vu ça, car j’apprends vite les chansons qu’elle fredonne en faisant « son ordinaire » comme elle dit.  Mais le talent a besoin de structure, il faut savoir la manière, la raison des choses et le solfège pour bien faire les gammes.

J’ai fait dix ans de piano, des cours, des récitals, des concours. Autant j’aime jouer et apprendre, autant j’ai détesté ces épreuves. Les juges et le public, très peu pour moi. Le stress de jouer pour un résultat qui, à mes yeux, ne peut être que louable, me coupe les jambes et les doigts.

Mais je chante toujours. Après la chorale de l’école normale, j’ai fait chanter les élèves de mes classes. Dans les années 70, c’est au tour des fidèles à la messe du samedi soir.

 

Mes années de mère de famille ont trouvé mes enfants comme auditeurs…libres. Au moment du retour sur le marché du travail, il n’y avait pas beaucoup de temps pour les loisirs… le soir après le souper… complètement vannée!

 

Les enfants ont quitté la maison, le rythme a changé et, depuis trois ans, je fais partie de la chorale du quartier. Aujourd’hui, pour la deuxième année consécutive, Élise a donné rendez-vous aux trois chorales qu’elle dirige pour une journée d’ateliers. Je me sens comme quand j’étais petite, j’ai hâte d’arriver, de retrouver la maîtresse… mes amies… mes cahiers et la musique. Je suis dans la section soprano. Au lieu d’être 8, nous sommes 25 ce matin. Après quelques exercices de réchauffement et l’unisson de deux morceaux déjà appris, Élise attaque la pièce de résistance.

 Une première lecture du texte pour bien nous imprégner de l’intensité et de la profondeur du sentiment de l’auteur, puis une écoute de la mélodie qui ajoute sa magie. Il se dégage un sentiment de puissance et de force à être plusieurs pour assumer les difficultés de la partition, de reprendre et de recommencer jusqu'à la beauté.

C’est là que le chef de chœur s’inscrit avec toute sa sensibilité. Nous sommes des couleurs sur sa palette et comme un peintre avec sa baguette, elle nuance et colore chacune des phrases de tendresse ou de fougue. Elle amplifie les mots et la musique pour arriver à un camaïeu de murmures comme une toile de Monet ou une explosion d’énergie comme une toile de Picasso. On y travaille une petite heure avant la pause… petite pause.

La deuxième pièce, c’est autre chose, une mélopée venue des contrées lointaines aux allures africaines. Cette fois, les mots perdent leur sens pour n’être que des ondulations de la voix au service de la musique, totalement, sans l’interférence du message du texte même si on connaît le sens du propos, je ne suis pas distraite par les mots. La voix est un instrument de musique qui module les sons pour transmettre l’émotion.

On arrête pour le dîner. J’ai l’impression d’un atterrissage après un vol plané au-dessus de la brousse. La café-téria prend des airs d’oasis. Une grande fenêtre s’ouvre sur le boisé. Le soleil est très présent et s’installe sur les feuilles dorées des trembles du sous-bois. Je sors à l’extérieur et fais quelques pas sur le sentier.

Une si belle journée  d’automne. Je n’ai qu’une envie, me retrouver  au bord du fleuve que je connais si bien et qui a su mener mes pas vers le réconfort plus d’une fois. Un  voilier d’oies blanches déchire le ciel de son grand V aussi majestueux que le décor environnant. Que peuvent-elles bien se dire, elles qui ne cessent de jacasser tout au long du voyage ? C’est  leur cri que l’on perçoit bien avant que nos yeux ne les découvrent au bout de l’horizon. La cohésion de leur vol, cette lutte dans le vent et l’espace et leur succession à la tête du peloton pour atteindre les contrées chaudes des Carolines, me fascine chaque fois. Cette harmonie dans la continuité de leur destinée me ramène à l’incohérence où la guerre et la méchanceté des hommes troublent l’équilibre et la paix du monde comme la maladie a  fait s’effondrer le mien. Les odeurs capiteuses me ramènent à une douleur tapie au creux de mon cœur.

Et je ferme les yeux…

(Fin de l’été 2012)

La journée qui commence a une saveur de fin du monde. Je n’arrive pas à  y croire, je m’accroche à chaque mi-nute d’espoir et j’en fais des jours, des semaines, des années.

Je voudrais mordre le temps, il doit me rendre des comptes… J’avais plein de projets des doux,  des tendres, des fous… les plus fous. La vérité, l’inéluctable me court après, même si j’accélère, elle me rattrape. Elle me gifle le cœur, écorche mes souvenirs, dévore ma joie de vivre.

Toi ma grande amie, ton regard reste  lumineux. Toi tu sais que ce temps compté est essentiel à l’aurevoir… à la préparation de ton départ, à l’adieu. Nous contemplons ensemble les couleurs de ton dernier automne. Et tu es partie, comme un oiseau prend son envol dans l’amour et la paix.

J’ai repris ma vie où tu l’as quittée, si belle, si forte. Je la laisserai s’épanouir en moi, autour de moi.

Maintenant, enveloppée de cette douce lumière,

Je sais que je saurai vivre la suite des jours, la suite du monde…

Vite il faut rentrer… pas une note à manquer… la musique m’attend… la vie aussi.

 

Madeleine Desfossés, Lanaudière

Publié, le 1er février 2021

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