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L’instant d’un moment

 

Je sais que je rends visite à mon amie pour la dernière fois. Dans ma voiture, je me sens nerveuse. J’ai l’impression que mon cœur palpite au rythme du rock qui passe à la radio. Mais je dois rester concentrer. Pas question d’avoir un accident ou de subir le moindre accrochage. Je ne veux pas arriver en retard, je ne me le pardonnerais pas. 

Depuis plusieurs années, Macha a une maladie dégénérative, sans espoir de guérison. En octobre dernier, elle m’annonce qu’elle souhaite l’aide médicale à mourir. Elle m’informe avec le sourire que sa demande est acceptée. Intérieurement, je me dis : ça ne me surprend pas, elle souffre tellement. C’est à ce moment qu’elle formule sa requête : consentirais-tu à m’accompagner dans ma démarche ? 

Le coup d’envoi a sonné, le décompte du jour « J » est amorcé. Je sais que je n’oublierai jamais cet instant.

J’arrive à destination. Mes jambes tremblent légèrement en marchant vers la résidence. Je longe le corridor menant à sa chambre. Sa porte est entrebâillée. Je respire à pleins poumons : ce n’est pas le temps de l’apitoiement, mais l’heure de la compassion. Je cogne et j’entre sans attendre de réponse. Je mets un sourire sur mes lèvres et je m’approche : bon matin. 

Le sien m’indique son apaisement en voyant ma présence. Elle est confortablement allongée dans son lit. Les deux médecins qui l’accompagnent me saluent. Je prends la main de Macha.

  • Comment te sens-tu ce matin ? 

  • Bien, j’ai tellement hâte que tout soit fini.

  • En conduisant, j’ai repensé à notre première rencontre. T’en souviens-tu ?

  • Nous étions dans la même classe à l’école, rétorque-t-elle.

  • Je te parle de la toute première fois où notre véritable amitié a débuté. Selon ma mémoire, cela s’est passé chez la famille Thuot. Ils venaient d'acquérir une piscine hors terre, ce qui était rare en 1962. Les journées chaudes d'été, chaque enfant avait le droit d’inviter un camarade. Quand je suis arrivée cet après-midi-là, elles se baignaient déjà. Je devais donc attendre pour jouer avec elles. Je les regardais nager et s’ébrouer en s’aspergeant d’eau. Soudain, tu te diriges vers nous en maillot de bain. Un casque de bain avec une fleur multicolore ornait ta tête et une serviette pendait à ton bras. Tu as demandé au père de Lise si tu pouvais faire une trempette. Il a refusé. Tu es repartie avec une moue. Je l’ai entendu dire à sa femme : « celle-là, elle est venue hier soir et elle réitère aujourd’hui. A-t-on l’air d’une piscine publique ? De plus, je ne connais même pas ses parents ».  

Tu t’es éloignée et je t'ai rejointe en courant. La semaine d'avant, ta famille emménageait dans une petite maison, au bord de la rivière , au bout de la 6e avenue. Un seul coin de rue nous séparait. Notre amitié dure depuis ce moment. 

  • On ne peut même plus compter le nombre de fois que nous nous rendions l’une chez l’autre, me répond-elle. Nous marchions sur le mur de ciment qui limitait le cours d'eau.

On se regarde et d’un grand éclat de rire, nous disons en même temps : « on ne devait surtout pas mettre un pied sur la pelouse de mademoiselle Guillette ». 

Nos souvenirs remontent à la surface. Des mots incohérents pour les médecins présents sortent de notre bouche : « tab…lier », « bas », « ch…eveux ». On s’esclaffe de plus en plus, en les prononçant. Nous trouvons la situation si drôle que des larmes de joies coulent sur nos joues. 

Je dois vous expliquer que cette vieille fille portait toujours une robe fleurie, recouverte d'un tablier blanc. Souvent, ses longs bas bruns retenus à la cuisse par un élastique redescendaient sur ses chevilles. Elle était tellement loufoque lorsqu’elle partait après nous d’un pas claudiquant. Elle courrait pour nous rejoindre en remontant sa robe de chaque côté d’elle avec ses mains. Elle ressemblait à un épouvantail avec ses cheveux ébouriffés au vent. 

Soudain, on arrête de rire. Nos regards se croisent. Nos pupilles se fixent, marquant l’éternel amour qui nous unit. L’intensité de ce moment est si forte, qu’on entend une mouche volée. Je peux presque sentir son cœur battre. J’ai l’impression qu’elle voit en mon âme et moi dans la sienne. D’une voix douce, je lui remémore :

  • Est-ce que tu te rends compte que notre amitié dure depuis soixante ans ? Oh ! On a pris des chemins différents, mais les circonstances de la vie nous ont toujours réunis. 

  • Moi, je crois que le destin a voulu que nous soyons là l’une pour l’autre !

  • Je lui demande : es-tu encore décidée ?

  • Plus que jamais, rétorque-t-elle. 

  • Tu n’as pas de regrets, pas de remords et pas d’amertumes. 

Je dis cette phrase, plus pour me rassurer, qu'un questionnement. Elle affirme ce qu’elle m’a toujours répété : 

  • J’ai dépassé ce stade depuis longtemps, maintenant je franchis une autre étape. 

J’acquiesce sa décision et je l’accompagne dans son cheminement. Elle se tortille, libérant une jambe des couvertures. Je la replace.

  • Attends, je gonfle ton oreiller.

  • N’oublie pas de contacter la gagne de filles. Tu le sais, je ne veux pas de cérémonie. Vous irez au restaurant et vous prendrez un verre en pensant à moi. Il est défendu de pleurer. Je vais vous surveiller, déclare-t-elle, en souriant avec un clin d’œil. J'espère vous voir rire et faire le party. 

  • C’est promis : pas de larmes.

  • Qu’est-ce qu’on attend, docteur ? demande-t-elle.

  • Nous débutons dès que vous nous donnez votre accord. Comme nous vous l’avons expliqué à notre arrivée, vous pouvez changer d’idée à tout moment.

Elle opine, mais en mon for intérieur, je connais déjà sa réponse. Les médecins s’approchent d’elle et la préparent avec des gestes de tendresses.

Je ne regarde pas le cocktail de pilules qu’elle ingurgite. Je sais toutefois que c’est la fin…ou le début d’une nouvelle vie. 

Les yeux dans les yeux, l’instant d’un moment, nous vivons en symbiose dans l’accord tacite et la sérénité que nous partageons. Je croyais ressentir de la tristesse, mais je n’éprouve rien ! En la regardant, je serine dans ma tête : je t’aime mon amie, je t’aime mon amie … Elle expire une dernière fois. La vie quitte son corps. Je tiens sa main encore quelques minutes. Ensuite, je la replace doucement sur son drap immaculé. 

Je galère dans mes sentiments. Soudain, je sens une chaleur intérieure me pénétrer, le calme m’envahir. Moi, qui croyais avoir le cœur en miettes, je ressens de la quiétude. J’ai l'impression que : Macha, la généreuse, m'indique son bonheur à sa manière. Je me surprends à sourire. Je l’imagine euphorique d’éprouver un soulagement, de ne plus subir toutes ses souffrances reliées à sa maladie. 

Le libre choix de mourir à sa façon m'enseigne la résilience et le courage d’accomplir les démarches que l’on prend. 

Je me dirige vers ma voiture afin de retourner chez moi. Mon cœur palpite encore, mais en communion avec ses décisions. Je sais qu’elle demeurera éternellement dans mes pensées. 

 

Ton amie immuable

Texte de Madame Danièle Demers, Estrie

Publié le 1er juillet