Concours d'écriture de JMV 2020

Sous le thème: Par une belle journée d'automne...

Par une belle journée d’automne

 

    Ma cour arrière est un tapis de feuilles orange qui reflète le soleil d’automne sous un ciel d’un bleu sans fond. Mais je dois reconnaître que ce n’est pas la beauté des couleurs qui me fait sortir avec mon râteau, mais mon sens du devoir. Je dois absolument ramasser ces foutues feuilles, avant la première neige. Mon mental carbure ce matin, il n’a pas le loisir de s’intéresser aux formes ou aux couleurs qui m’entourent. Aurais-je assez de sacs en papier? Aurais-je encore mal au dos en rentrant ? Ne ferais-je pas mieux de rester à l’intérieur et lire mon journal ? Décidemment, mon humeur n’est pas au beau fixe.

 

    Des feuilles mortes, ma vie en est jonchée.  Et comme dans la chanson, je n’ai plus qu’à les ramasser à la pelle - au râteau, dans mon cas -  conscient que l’hiver n’est pas loin. La terre est déjà froide, le vent du nord se lève et j’ai le cœur lourd.  Pas seulement parce que je pense à la fin des beaux jours et à l’arrivée inévitable d’une saison que j’appréhende, mais parce que la pensée d’une vie qui a passée trop vite me glace au plus profond de mon être. Tant de souvenirs, tant de petits plaisirs, tant de regrets aussi, tous jaunis comme de vieilles photos, et comme ces feuilles qu’il me faut ramasser pour que les éboueurs les jettent dans un trou.

 

    Un cri interrompt ma rêverie. Mon petit fils est sorti à mon insu et s’est jeté dans la première pile de feuilles que j’ai assemblée machinalement, perdu dans mes tristes ruminations. Il les jette en l’air, ses bras sont les ailes d’un joyeux moulin, et il éclate de joie en les voyant virevolter autour de lui, dans un tourbillon de lumière dorée. Je le regarde, distraitement tout d’abord, car il me faut du temps pour m’évader de mon mental pour aller le rejoindre dans ce moment de pure magie où il habite tout entier.

 

    « Gampa, viens ! » Son appel se fait pressant. Sa voix vibre de la grâce cristalline d’une source d’eau pure et il me fixe de ses yeux rieurs qui me font tant de bien. Je me jette à mon tour dans ce qui reste de mon tas de feuilles et me vautre sans trop réfléchir dans sa bulle de bonheur. Il crie de plaisir, je crie plus fort encore, nous sommes deux gamins, unis dans un même présent. Puis il se dresse d’un bond, part à la course, me crie de l’attraper. C’est son jeu favori qu’il appelle « jouer au monstre ». Je dois lui courir après, il hurle d’une peur mêlée de joie et se réfugie à l’abri du lilas qui n’a pas encore perdu ses feuilles. À bout de souffle, je l’attrape, le prends dans mes bras, et le serre de toutes mes forces de vieil homme. Puis, épuisés tous les deux, nous roulons enlacés dans le tapis de feuilles. Ses cheveux blonds s’illuminent de l’or du soleil de cet automne que je trouve maintenant radieux. L’instant devient éternité.

 

    Je ne pense plus à l’hiver qui vient. Il appartient à un avenir que les enfants ne peuvent pas connaître. Le jeu me réchauffe, je n’ai plus froid. Les feuilles ne sont plus lourdes de regret, elles volent partout, légères et ivres de soleil. Le bonheur est entré dans ma cour. Et dans mon vieux cœur.

 

    Peut-être ce petit homme reviendra-t-il demain m’aider à remplir ce sac de papier qui est presqu’aussi haut que lui, ou peut être aura-t-il une autre idée de jeu. Tant qu’il sera là je serai heureux.

 

    Je ne nettoierai pas ma cour aujourd’hui. Rien n’est plus patient que les feuilles! Demain les éboueurs pourront éviter ma maison. J’ai trop à faire ce matin, je réapprends à vivre avec mon petit fils qui est promesse de printemps.

Texte de Daniel Dhavernas, Ontario

Par une belle journée d'automne 

 

Il fait trop beau pour demeurer à la maison, mais où aller ? Mes enfants travaillent, mes petits-enfants sont à l’école. Qu’importe ! Je prends ma voiture. J’irai « au gré du vent » comme dirait mon père. Je suis heureuse, je souris.

Je gare ma voiture à une halte routière. Pas celle qu’on aperçoit le long de l’autoroute, non, une petite située sur l’ancienne route de l’Estrie. Campée à flan de montagne, la vue est idyllique. À ma droite la forêt brille de mille feux. De l'autre côté de la rue, les vergers sont gorgés de pommes Macintosh prêtes à la cueillette. 

L’endroit est désert par ce bel après-midi d’automne. J’en profite pour marcher un peu. Les chauds rayons du soleil me réchauffent. Seuls quelques cumulus flottent dans le ciel d’azur. La chaleur ressentie ressemble à celle d’une belle journée de juillet ! 

On entend à peine le son de mes pas feutrés sur le tapis de feuilles multicolores. Mon regard fixe le terrain vague. De merveilleux souvenirs refont surface. J'y suis venue plusieurs années auparavant. Un petit rire sort de ma gorge. Quel audace, nous avions retiré nos enfants de l’école juste pour jouer dans les feuilles. 

La conversation avec mon mari  remonte dans ma tête comme si ce souvenir s’était passé le matin même. Nous profitions une dernière fois de la terrasse.

  • J'aimerais que les enfants soient avec nous pour jouer dans les feuilles. Tu te souviens lorsqu'ils étaient petits  . . .

  • Que veux-tu faire ? Ils grandissent. Notre bébé est en 1ere année maintenant.

  • Une autre en deuxième et l’ainée en quatrième année, comme ça va vite ! Pourquoi j’ai l’impression de me faire voler de beaux moments avec eux. Il fait tellement beau !

Me voyant triste et nostalgique,  mon mari m’a suggéré :

  • Pourquoi n’irions-nous pas les chercher ?

  • Nous allons leur montrer l’école buissonnière et plus tard nous leur donnerons des conséquences s’ils s’y aventurent, que je réponds en riant.

  • Pourquoi pas, nous sommes leurs parents ! 

Nous avons osé l’impensable : inventer une journée pédagogique familiale.

Des quatre saisons, l’automne est sans aucune doute ma préférée. J'aime l'odeur iodé du sous-bois et de la terre humide. Le vert côtoie l’écarlate, le miel, le corail, le roux et le brun. Comment pouvons-nous rester de marbre devant une telle beauté de la nature ?

Je replonge dans mes pensées.

Aussitôt débarqué mon garçon, très actif, se met aussitôt à courir autour des tables de pique-nique. Un écureuil s’enfuit la bouche pleine de glands. 

Nous avons fait un énorme tas de feuilles.

  • Qui réussira à passer au-travers sans tomber ? 

Ce jeu terminé, je prends des poignées de feuilles que je lance en leurs directions. Plus rien n’existe sauf la guerre entre les adultes et les enfants. Les cris et les rires envahissent le silence de la forêt. Épuisés, leur énergie vient à bout de notre tonus. Étendus par terre, nous déclarons forfait. Les enfants viennent nous rejoindre. 

Silencieux, nous admirons la nature sous cet angle. Nous écoutons  le vent qui fait chanter les dernières feuilles qui s’acharnent aux branches. Nous sommes l’audience de la chorale automnale du claquement de l’écureuil, du croassement de la corneille, du cajactement du geai bleu et du titinement de la mésange.

  • Regarde papa, la corneille est là-haut dans l’arbre.

  • De quel arbre parles-tu ?

  • Celui-là, le noir et blanc, dit-il montrant un bouleau.

  • J’ai une idée. Allez dans le sous-bois et rapportez-moi toutes les sortes de feuilles  différentes que vous dénichez. Vous pourrez les rapporter à la maison. Mais je veux des feuilles entières. Si elles sont brisées ou avec un trou, vous les laissez là.

Étalées sur la table de pique-nique nous identifions chaque espèce : érable, orme, bouleau, aulne, chêne, cerisier, etc.

L’heure avance, la rosée se fait sentir sur nos épaules. L’humidité ambiante accentue le frisottis des cheveux de mes filles. Nous devons penser au retour. Comment annoncer aux enfants la fin de cet après-midi magique ? Mon garçon nous apporte la solution.

  • Maman j’ai faim. 

  • Allez courir une dernière fois dans la forêt avant de partir. J’aurai une autre surprise pour vous quand nous serons de retour à la maison, dit André.

Attendris nous regardons notre petit lutin dévaler la butte. Il se cache derrière un chêne pour faire sursauter ses sœurs. Elles accourent pour le rejoindre. Il détale à tout vitesse, elles trottent derrière lui. Il bondit sur une bûche morte, tente de les semer.

  • Ils ressemblent à des épouvantails avec toutes ces feuilles collées à leurs vêtements.

  • Plutôt des feux follets qui brillent quand un rayon de soleil les illuminent  dans un éclairci. 

  • Ou de petits daims qui gambadent en sautant ici et là. Comme ils sont beaux !

  • Ta dernière surprise, qu’est-ce que c’est ?

  • Je pensais faire sécher les feuilles qu’ils ont ramassées entre les pages du dictionnaire ou de l’encyclopédie. Je faisais ça quand j’étais plus jeune. Ils seront occupés, tu pourras préparer le souper en toute tranquillité. 

Cette saison n'est-elle pas séductrice et coquette en revêtant sa plus belle robe  !

Jamais je n’oublierai cette première belle journée d’automne délinquante mais tellement  enrichissante. 

Nous avons renouvelé l'expérience quelques fois. Mes amours n'ont pas retenu l'école buissonnière. Ils ont appris à profiter de la vie et à reconnaître la beauté de la nature en famille. 

Aujourd'hui j’intitulerais ces journées : la journée pédagogique parentale annuelle.  

Texte de madame Danièle Demers, Estrie

   Un beau dimanche d’octobre

 

Encore une fois la visite dominicale trop bruyante des cousins cousines et leurs cris joyeux mais tellement stridents, me faisaient fuir la pagaille familiale. Je décidai d’aller me réfugier dans le calme du sous-bois derrière notre maison. Après m’être discrètement éclipsée par la porte arrière, j’obliquai à grandes enjambées vers le petit sentier qui longeait les quinze arpents broussailleux de la terre paternelle. À chaque pas j’entendais chuinter l’herbe sèche qui se couchait sur mon passage en dégageant des parfums de trèfle et de petites fraises trop mures écrasées.

Comme j’atteignais l’orée du sous-bois où le sentier devenait une tonnelle de feuillage multicolore, un charmant vacarme au dessus de ma tête  me fit lever  les yeux. Sur un fond de satin bleu un immense V d’outardes fuyait dans la même direction que moi. Ayant pris suffisamment de distance pour me permettre une pause sans être repérée par la marmaille familiale, je m’appuyai contre un bouleau et pendant quelques minutes j’admirai l’incroyable spectacle du vol synchronisé de cette multitude d’oiseaux surexcités par le grand départ automnal. Les classes avaient déjà repris depuis trois semaines. Malgré ce beau soleil et cette chaude brise qui caressait mes bras, outre les couleurs et les odeurs de mère nature, l’adieu tapageur de ces grandes criardes était un signe incontestable; nous étions en octobre et l’été était bel et bien terminé. Je fis un dernier grand sourire aux belles voyageuses ailées et je m’engouffrai sous le dais accueillant de mon sentier préféré. 

 

Je pris aussitôt une grande respiration pour mieux humer un pot-pourri d’effluves épicés par les petits fruits sauvages qui finissaient de se dessécher dans les buissons et par le début de fermentation de ceux qui gisaient au sol. Le grand églantier qui presque tout l’été embaumait l’air d’un arome subtile de rose, avait troqué ses fleurs pour de petites baies rouges que quelques moineaux gourmands picoraient avec avidité. Un peu plus loin, un intrigant petit suisse s’agitait dans une tale de thé des bois et à mon grand étonnement semblait faire provision dans ses joues de ces petites baies pourtant si piquantes au goût. En m’apercevant, honteux sans doute d’avoir un témoin de sa perversion, il fila comme une flèche.

Depuis un moment, plus aucun bruit de la route ou des maisons avoisinantes ne parvenaient jusqu’à moi. Je n’entendais plus que le bruissement des feuilles et quelques légers craquements de fagot. Soudain une perdrix affolée par ma présence bondit hors d’un bosquet bousculant dans son envol deux ou trois petits arbres, ce qui déclencha sur moi, une pluie de confettis géants. De belles feuilles d’érable rouges ou dorées, des petits as de pique jaunes tendre de bouleaux et des petites feuilles de tremble en forme de cœur cuivrées voltigèrent et me frôlèrent avant de se déposer sur le sol. 

L’entrelacement des branches formait un dôme tout au long du sentier, ce qui  tamisait l’éclairage et inspirait la paix et le recueillement. Un somptueux tapis digne des palais de Turquie croustillait sous mes pas. Ça et là dans le sous-bois, des colonnes de lumière tombaient entre les arbres et la brise légère chuchotait une prière inconnue. Je quittai le sentier et marchai vers une de ces colonnes qui réchauffait un lit de mousse complètement desséchée. Je m’y installée dans le but de méditer mais me contentai finalement d’apprécier l’orchestration de tous ces  bruits célestes, de cette douce chaleur sur ma peau et du sentiment de plénitude qui s’installait peu à peu en moi. Apaisée, sereine et comblée, je restai là longtemps, à rêver dans cette antichambre du paradis à deux pas de l’éternité.

Texte madame Danielle L'Heureux, Lanaudière

Par une belle journée d’automne

Une température idéale de cette belle saison, un peu frisquet mais quand même très agréable. Bien emmitouflée d’un afghan chaud et confortable, je m’installe à l’extérieur sur une magnifique chaise « Adirondack » jaune avec bloc-notes et crayon pour noter les beautés de cette journée. Je ne me sens pas poète dans ce que je couche sur papier.  

Tout à coup un magnifique papillon, un monarque avec son manteau de couleurs orange et noir et ses minuscules détails, vient se poser juste en avant de moi sur le sol.  Après l’avoir admiré quelques instants, il s’envole et j’interprète son geste comme une invitation à aller marcher. Mettant de côté crayon et cahier je décide de suivre mon intuition.  Je compare ma randonnée à mon avenir.

 

Je m’engage dans un sentier inconnu, avec un chemin tracé, mais dont je ne vois pas le débouché, donc comme dans ma vie lorsque j’avance chaque jour sans savoir ce qui m’attend.  Comme le soleil qui éclaire, qui me réchauffe, est présent, j’anticipe encore en avant de moi de belles années de bien-être. Je marche confiante, heureuse avec un sentiment de bonheur qui m’habite.

 Dans ce sentier m’apparaissent quelques détours que j’attribue aux tournants que j’aurai à vivre.  Accepter et savoir vivre avec ce que la vie nous apporte : joies, peines, surprises, des plans déjoués, quelques-uns non prévus, etc.

 

J’aperçois un petit pont que je dois traverser si je veux continuer. Sans hésitation, comme je devrai faire face aux obstacles que je rencontrerai au fur et à mesure que la vie se chargera de les mettre sur ma route. 

Ah! Dans au tournant du sentier un magnifique banc en bois naturel me fait réfléchir qu’on doit savoir s’arrêter dans la vie et ce, sans se sentir coupable. Pour réfléchir, méditer, prier, lire, etc.  Souvent c’est notre santé, notre corps, notre âge qui nous impose ces moments si nous n’avons pas su les découvrir avant. Ce sont des arrêts bénéfiques. Quelques fois pour nous remettre en question, pour trouver le courage de continuer, pour savoir apprécier ce qui nous entoure.

Bon maintenant c’est un tas de roches que j’aperçois sur le bord du sentier.  Des grosses, des moyennes et des petites, difficiles à repérer. Réflexion? Et oui, comme les épreuves que j’aurai sans doute à vivre dans l’avenir, car nous en éprouvons tous à un moment donné dans nos vies.  Les pires ce sont les peines que nos proches ont à vivre. Le sentiment d’impuissance à les aider. Des difficultés que nous ne pouvons pas vivre à leur place. Les deuils de nos proches, de nos ami(e)s, nous affectent. Être à l’écoute des miens sans jugements avec sympathie m’aidera à supporter ce sentiment d’impuissance.

 Dans un autre tournant, c’est la nature qui m’apparaît dans son immense beauté. Je m’arrête pour contempler ce magnifique décor.  Arbres de différentes grandeurs, couleurs, sol recouvert de mousse agrémenté de petites fleurs, rayons de soleil qui ajoute de la pureté à ce décor. Je compare cette vision aux souvenirs de ma vie.  Ma jeunesse, ma vie d’adolescente, ma vie d’adulte et ma vie de retraitée, remplie de toutes ces beautés.

 

Surprise! Au débouché du sentier, un magnifique lac avec une plage.  Ma marche dans le sable doux, pieds nus est comme les journées douces de la vie.  Moments que l’on doit savoir appréciés, reconnaître, et pour lesquels on doit remercier la vie

Tout en continuant, j’aperçois une coquette petite maison en retrait du sentier.  Volets verts aux fenêtres, une belle galerie blanche avec chaises berçantes. Ma réflexion me porte à penser aux déménagements que j’aurai peut-être à considérer en vieillissant. Pas toujours facile, mais je me dis que ce n’est pas où on vit qui nous rend heureux, mais comment on vit. 

En revenant de ma petite escapade, un grand sentiment de sérénité m’habite après avoir réfléchi à tous ces cheminements.  Et un regard vers l’au-delà, un magnifique ciel bleu, me fait anticiper le PARADIS à la fin de mon séjour ici-bas.

Texte de madame Jeanne D'Arc Lapointe, Ontario

Par une belle journée d’automne…

 

Cette année encore, l’automne m’est doux. La nature reprend son souffle après la frénésie de l’été. L’érable au fond de la cour a perdu sa robe flamboyante… Octobre s’achève et cette nuit la première gelée a figé l’eau du bassin des oiseaux. Les dernières fleurs suspendues n’ont pas résisté et s’effilochent au gré de la brise. Sur les marches de la galerie, quelques traces de frimas que le soleil allume de rose et de bleu.

J’aperçois Futon qui dresse l’oreille puis avance sur ce tapis de lumière et le marque de ses empreintes sautillantes. Il gratte doucement le grillage de la porte et miaule en réclamant ses petites gâteries.

J’aime bien me lever tôt, savourer les premiers instants du jour et prendre le temps de déjeuner…j’ai faim. J’ai toujours faim le matin… Aussi loin que mes souvenirs me ramènent c’est la bonne odeur du pain grillé sur le poêle qui me réveille.

Je me revois petite fille, lorsque je descends à la cuisine, après m’être lavée, habillée et fait mon lit, l’homme engagé termine son café, papa discute des travaux à faire aujourd’hui et maman brasse mon gruau en chantonnant discrètement.

Nous habitons la dernière maison du village…ou la première ferme du Grand-chemin, à un bon mille et demi de l’école.

C’est peut-être la marche qui m’attend qui me donne tant d’appétit. J’ai hâte de retrouver mon école, ma maîtresse, mes amies, mes livres et mes cahiers.

Je suis très appliquée et première de classe, mais j’ai surtout hâte de rejoindre Sœur Ste-Thérèse après l’école pour mon cours de piano. J’ai une bonne oreille et je chante juste. C’est maman qui a vu ça, car j’apprends vite les chansons qu’elle fredonne en faisant «son ordinaire» comme elle dit.  Mais le talent a besoin de structure, il faut savoir la manière, la raison des choses et le solfège pour bien faire les gammes.

J’ai fait dix ans de piano, des cours, des récitals, des concours. Autant j’aime jouer et apprendre, autant j’ai détesté ces épreuves. Les juges et le public, très peu pour moi. Le stress de jouer pour un résultat qui, à mes yeux, ne peut être que louable, me coupe les jambes et les doigts.

Mais je chante toujours. Après la chorale de l’école normale, j’ai fait chanter les élèves de mes classes. Dans les années 70, c’est au tour des fidèles à la messe du samedi soir.

 

Mes années de mère de famille ont trouvé mes enfants comme auditeurs…libres. Au moment du retour sur le marché du travail, il n’y avait pas beaucoup de temps pour les loisirs…le soir après le souper…complètement vannée!

 

Les enfants ont quitté la maison, le rythme a changé et, depuis trois ans, je fais partie de la chorale du quartier. Aujourd’hui, pour la deuxième année consécutive, Élise a donné rendez-vous aux trois chorales qu’elle dirige pour une journée d’ateliers. Je me sens comme quand j’étais petite, j’ai hâte d’arriver, de retrouver la maîtresse…mes amies…mes cahiers et la musique. Je suis dans la section soprano. Au lieu d’être 8, nous sommes 25 ce matin. Après quelques exercices de réchauffement et l’unisson de deux morceaux déjà appris, Élise attaque la pièce de résistance.

 Une première lecture du texte pour bien nous imprégner de l’intensité et de la profondeur du sentiment de l’auteur, puis une écoute de la mélodie qui ajoute sa magie. Il se dégage un sentiment de puissance et de force à être plusieurs pour assumer les difficultés de la partition, de reprendre et de recommencer jusqu'à la beauté.

C’est là que le chef de chœur s’inscrit avec toute sa sensibilité. Nous sommes des couleurs sur sa palette et comme un peintre avec sa baguette, elle nuance et colore chacune des phrases de tendresse ou de fougue. Elle amplifie les mots et la musique pour arriver à un camaïeu de murmures comme une toile de Monet ou une explosion d’énergie comme une toile de Picasso. On y travaille une petite heure avant la pause…petite pause.

La deuxième pièce, c’est autre chose, une mélopée venue des contrées lointaines aux allures africaines. Cette fois, les mots perdent leur sens pour n’être que des ondulations de la voix au service de la musique, totalement, sans l’interférence du message du texte même si on connaît le sens du propos, je ne suis pas distraite par les mots. La voix est un instrument de musique qui module les sons pour transmettre l’émotion.

 On arrête pour le dîner. J’ai l’impression d’un atterrissage après un vol plané au-dessus de la brousse.  La cafétéria prend des airs d’oasis. Une grande fenêtre s’ouvre sur le boisé. Le soleil est très présent et s’installe sur les feuilles dorées des trembles du sous-bois. Je sors à l’extérieur et fais quelques pas sur le sentier.

Une si belle journée  d’automne. Je n’ai qu’une envie, me retrouver  au bord du fleuve que je connais si bien et qui a su mener mes pas vers le réconfort plus d’une fois. Un  voilier d’oies blanches déchire le ciel de son grand V aussi majestueux que le décor environnant. Que peuvent-elles bien se dire, elles qui ne cessent de jacasser tout au long du voyage ? C’est  leur cri que l’on perçoit bien avant que nos yeux ne les découvrent au bout de l’horizon. La cohésion de leur vol, cette lutte dans le vent et l’espace et leur succession à la tête du peloton pour atteindre les contrées chaudes des Carolines, me fascine chaque fois. Cette harmonie dans la continuité de leur destinée me ramène à l’incohérence  où la guerre et la méchanceté des hommes  troublent l’équilibre et la paix  du monde comme la maladie a  fait s’effondrer le mien. Les odeurs capiteuses me ramènent à une douleur tapie au creux de mon cœur.

Et je ferme les yeux…

(Fin de l’été 2012)

La journée qui commence a une saveur de fin du monde. Je n’arrive pas à  y croire, je m’accroche à chaque minute d’espoir et j’en fais des jours, des semaines, des années.

Je voudrais mordre le temps, il doit me rendre des comptes…J’avais plein de projets des doux,  des tendres, des fous…les plus fous. La vérité, l’inéluctable me court après,  même si j’accélère, elle me rattrape. Elle me gifle le cœur, écorche mes souvenirs, dévore ma joie de vivre.

Toi ma grande amie, ton regard reste  lumineux. Toi tu sais que ce temps compté est essentiel à l’aurevoir…à la préparation de ton départ, à l’adieu. Nous contemplons ensemble les couleurs de ton dernier automne. Et tu es partie, comme un oiseau prend son envol dans l’amour et la paix.

J’ai repris ma vie où tu l’as quittée, si belle, si forte. Je la laisserai s’épanouir en moi, autour de moi.

Maintenant, enveloppée de cette douce lumière,

Je sais que je saurai vivre la suite des jours, la suite du monde…

Vite il faut rentrer…pas une note à manquer…la musique m’attend…la vie aussi.

 

Madeleine Desfossés, Lanaudière

Par une belle journée d’automne

12 octobre 1924

Quel après-midi magnifique! Un tout inclus de la part de Dame Nature : soleil léger, température automnale idéale, site enchanteur, couleurs chaudes somptueuses.

  • Es-tu d’accord avec moi Bella pour dire que nous sommes au paradis?

Trop occupée à explorer les lieux, ma chienne Bella, une magnifique Golden Retreiver, exprime sa joie de façon assez extravagante en sautillant ici et là à la recherche de trésors inattendus.

  • Tu en profites pleinement à ce que je vois. Viens, allons nous promener. Moi aussi je veux explorer les alentours.

Habituellement obéissante, qu’elle n’est pas ma surprise de la voir partir en courant.

  • Bella! Bella revient!

Inutile de m’époumoner ainsi, elle ne m’entend plus. Mais que lui arrive-t-il? Je cours en espérant que ça ne durera pas trop longtemps car avec mes petites chaussures, je devrai abdiquer sous peu. Oh désespoir, je ne la vois plus. Bon je vais attendre, peut-être deviendra-t-elle sage et reviendra sous peu. 

Après quelques instants, je la vois revenir accompagnée d’un élégant ‘’Monsieur’’ qui la tient en laisse. 

  • Bonjour Madame ou… Mademoiselle, je crois que c’est votre chienne?

  • C’est… Mademoiselle. Oui je vous remercie de l’avoir ramenée. Qui sait où elle serait rendue maintenant.

  • Oh c’est elle qui m’a trouvé et non l’inverse. Elle est venue me voir spontanément et est restée assise près de moi comme si elle me demandait de la ramener à sa propriétaire. J’en suis fort enchanté d’ailleurs. Je suis ravie de vous rencontrer, Mademoiselle.

  • Merci, comment puis-je vous remercier, Monsieur….?

  • Albert. À qui ai-je l’honneur?

  • Jeanne. Nous marchons?

  • Avec plaisir.

Et c’est ainsi que, bras-dessus, bras-dessous, je fais la connaissance d’un homme charmant, attentif, élégant, joyeux, à la parole facile mais quand même discret. Nous sommes tellement attentifs l’un envers l’autre, nous ne voyons plus le temps passer. C’est Bella qui me fait savoir que c’est l’heure de son repas du soir. 

  • Je dois vous quitter Albert, c’est un grand plaisir de vous avoir rencontré.

  • Moi de même Jeanne. Pouvons-nous nous revoir?

Oh mais je rêve? Comment résister à cette invitation?  J’en ai follement envie. Vous ne serez sûrement pas surpris si je vous dis qu’après une grosse année de fréquentation, nous décidons d’unir nos vies……

12 octobre 1976

Magique après-midi d’automne. Même parc enchanteur, soleil léger, température automnale idéale, couleurs aux merveilleux tons de rouge, orange, marron et jaune. 

  • Albert, tu te rappelles il y a 52 ans, dans ce même parc?

  • Oui ma chérie. Nous avons fait connaissance grâce à Bella. Cette fidèle chienne, intelligente, enjouée et rigolote en plus. Quand même 18 belles années avec elle.

  • Albert, depuis 52 ans notre vie s’est gorgée de joie, de bonheurs petits et grands, de satisfactions, de peine aussi de temps en temps il faut bien l’avouer et surtout d’amour, beaucoup d’amour. Je pense que nous avons été choyés.

  • Dès l’instant où je t’ai vu, j’ai tout de suite senti que je tenais le gros lot! Oui tu as garni ma vie de toutes sortes de richesses, ma belle Jeanne. Je me souviens lorsque mon travail nous a éloigné durant une trop longue semaine… te rends-tu compte… une semaine sans toi mon amour! Nous nous sommes écrit à chaque jour, je me languissais de te revoir. 

  • Albert, nous avons tellement ri quand nous avons pris des cours de danse, hahaha tu n’avais vraiment pas la jambe ‘’alerte’’ mais tu étais le plus sexy de la classe. Je rougissais juste à te regarder et j’étais tellement fière en regardant les ‘’filles’’ saliver de jalousie. Grrrrrr….

  • Que de fierté, lorsque nous avons tenu notre premier enfant dans nos bras pour la première fois! 

  • Oh des palpitations j’en ai eu plein! Dès cet instant, je suis devenue une vraie maman lionne et ce fut ainsi pour nos 7 enfants. 

Nous continuons ainsi à nous rappeler nos bons et mauvais moments. Car oui des mauvais, bien sûr il y en a eu.  Que je qualifierais plus de moments difficiles à vivre. Par exemple, le jour où notre fils Philippe, est décédé dans un accident d’auto. Il n’avait que 20 ans, comme on dit toute la vie devant lui. Plein de vigueur. À cette époque, j’étais dans la noirceur, je n’avais aucun mot pour décrire ma souffrance. Après tout ce temps, oui maintenant je peux l’exprimer : colère, déchirement, agonie, désarroi, impuissance. 

La vie est ainsi faite. Après la pluie, le beau temps. Nous nous sommes relevés, il le fallait bien, nous avions 6 autres enfants à aimer.

C’est également dans ce parc que j’ai découvert ma passion pour la peinture. J’ai commencé avec une tablette à dessin et un fusain. Je dessinais tout ce que je voyais et qui me faisait ressentir des émotions. Je me découvrais. Est arrivée la peinture à l’huile et là je devenais toile, je ressentais des émotions comme jamais, sauf bien sûr quand j’étais dans les bras de mon amoureux ou lorsque je tenais mes enfants ou petits-enfants dans mes bras. Merci la vie!

Nous avons eu une vie active, remplie d’amour et de tendresse, occupés avec notre marmaille, les études, les loisirs, les cours, les visites médicales ou autres, les activités familiales, les mariages, les petits-enfants. Ah les petits-enfants, quel pur bonheur. 

Mon beau Albert a été d’une telle attention envers moi, d’une tendresse et délicatesse incroyables. Oui je peux affirmer qu’il est mon âme sœur, mon alter égo, ma douceur, mon bonheur, mon oxygène, mon soleil. Nous nous étions promis de ne jamais oublier notre couple à travers toutes ces exigences de la vie. Je peux dire avec fierté, que nous avons tenu parole. Après 52 ans, nous retrouvons ce même regard pétillant d’amour, ce même goût de se retrouver, cette même passion assaisonnée de tendresse.  

Par un bel après-midi d’automne, merci Bella d’avoir amené cet homme merveilleux sur mon chemin. Je te dois une grande partie de mon bonheur.

Je t’aime mon Albert…. 

Ta Jeanne….

 

Monique Soucy, Lanaudière

Par une belle journée d’automne

 

Quoi de plus relaxant que de se promener en forêt par une belle journée d’automne?

Qui plus est, main dans la main en compagnie de l’être aimé. Nous déambulons tous les deux au hasard du sentier sinueux du parc avoisinant, sentier parsemé de feuilles mortes jonchant le sol et dont les doux effluves familiers chatouillent nos narines. Les feuilles sont mortes certes, mais plusieurs conservent leurs couleurs vives comme celles encore suspendues aux arbres et qui n’attendent qu’une brise vienne, silencieusement, les détacher de leur arbre nourricier. Le soleil brille, enflammant de ses timides rayons les feuilles encore suspendues ou même celles jonchant déjà le sol humide. Nous apprécions ce moment de grâce.

Nous sommes comme les feuilles d’un arbre. L’embryon que nous étions dans le sein de notre mère est comme le bourgeon accroché à la branche de son arbre. Il éclate, nous naissons!

Il pousse, nous grandissons. La feuille apparaît, nous faisons notre entrée dans le monde pour y rayonner. Admirée ou non, la feuille joue son rôle. Dans l’ombre ou la lumière, chacun de nous contribuons, à la hauteur des grâces que nous avons reçues, à la société dans laquelle nous vivons.

La feuille réjouit notre œil, nous faisons la joie de la société; nos bonnes actions, si modestes soient-elles, viennent qui, consoler quelqu’un ayant du chagrin, soulager quelqu’un dans la misère ou simplement faire plaisir sans rien attendre en retour.

La feuille fait partie d’un tout, beaucoup plus important qu’elle : l’arbre; nous faisons partie d’un grand tout : la société. La feuille est tantôt immobile, tantôt ballottée doucement, tantôt secouée fortement par le vent. Elle se balance lascivement sous les chauds rayons du soleil ou elle s’accroche courageusement à sa branche pendant la tempête. Jusqu’à ce qu’une main invisible vienne la détacher et l’emporte, au pied de son arbre ou à des kilomètres plus loin pour y accomplir son destin.

Ici encore, les similitudes sont frappantes.

L’enfance, considérée comme la recherche et le développement de l’humanité, demeure une période généralement calme et sereine sur l’échelle de la vie. Certes, le calme côtoie parfois la tempête, mais l’enfant qui sait s’accrocher à la vie, soutenu par l’arbre nourricier représenté par ses parents, arrivera à l’adolescence mieux outillé. Une fois les turbulences de l’adolescence derrière lui, le jeune adulte voudra continuer d’apprendre pour y faire sa place. Obéissant aux cycles de la vie, il grandira, tentera de devenir meilleur, fera du bien, commettra des erreurs, affrontera les tempêtes et pliera sans rompre, comme le roseau.

 

Et, au crépuscule de sa vie, en dressant son bilan, il regardera derrière lui le chemin parcouru et tirera une grande fierté de ses actions, pas nécessairement glorieuses, mais toujours empreintes d’une grande sincérité et d’un désir de servir ses semblables. 

Il y a déjà longtemps que nous savons que toute cellule, végétale, animale ou humaine, est mortelle.

Heureusement pour les animaux et nous, les cellules mortes sont remplacées immédiatement par de nouvelles, à un rythme qui varie selon la nature même de la cellule. Ainsi, les cellules de la rétine sont remplacées tous les dix jours tandis que les celles des neurones peuvent vivre jusqu’à 60 ans avant d’être remplacées. Fascinant!

À la différence de la feuille, qui ne sait pas qu’elle va mourir, qu’elle n’a pas de seconde chance, une personne en a généralement pleine conscience, et cela peut déclencher, parfois, une féroce urgence de vivre. Cette conscience lui est par surcroît bien propre, car on dit que même les animaux en sont dépourvus; il est cependant admis que les animaux peuvent ressentir quelque chose quand un de leurs congénères est dans une mauvaise situation, malade ou sur le point de mourir.

Et quand cette personne se sent comme une feuille mature, prête à se détacher de sa branche, elle s’abandonne pour alors goûter à la vie éternelle avec sérénité. 

Pour ainsi retourner à la terre afin de la féconder à nouveau.

Alain Morand, 

Par une belle journée d’automne

    C’est tôt le matin. Pas même encore sept heures. C’est frisquet dehors, une journée ensoleillée d’automne, mais je ne remarque rien de tout ça. Ma tête est ailleurs. Dans un ailleurs que je ne connais pas. Je ne trouve pas de point de référence. J’y suis un peu perdue.

Je file sur la route 31, en direction de l’hôpital, et j’essaie de ne pas trop penser. Je retiens mon souffle. Je concentre du mieux que je peux sur la route. J’aimerais prier, mais il y a un vide à l’intérieur de moi, un creux qui ne sera jamais plus comblé, et je sens qu’il est déjà trop tard et que toute prière est inutile. Depuis le cauchemar si étrange du mois dernier, où je me suis retrouvée dans l’antichambre du salon funéraire et ai appris qui y reposait, je savais que l’inévitable viendrait. Mais je prie quand même, en dépit de la terreur qui m’habite. Peut-être qu’elle survivra? Mon Dieu, s’il vous plaît, faites qu’elle survive…

 

Je lève la tête un peu vers la droite et pèse sur le bouton Onstar.

J’entends la sonnerie du téléphone, puis la voix de la gardienne.

– Ah! C’est toi! Elle semble surprise. Pas étonnant, vu l’heure. Tout va bien?

– Non, je lui réponds d’une voix terne. J’ai reçu un appel de l’hôpital… Ils ont dit que la famille devait se rendre immédiatement…

Mon amie tente de me rassurer :

– T’en fais pas. Ta mère est une femme forte. Tu l’as toujours dit. Elle va être correcte.

– Non, j’crois qu’elle est déjà morte, et qu’ils n’ont pas voulu le dire au téléphone. Écoute, Dédé va amener le p’tit chez toi tantôt. Il aura déjà son costume d’Halloween sur le dos. Tu pourrais t’assurer qu’il l’a mis comme il faut et lui dessiner une moustache et des sourcils noirs? Il voulait être Zorro.

J’ai la mort dans l’âme, mais je ne voudrais pas gâcher la fête d’Halloween de mon fiston de cinq ans. C’est sa fête préférée. Il y a des mois qu’il a hâte de montrer à ses camarades du Jardin son costume avec sa belle cape à doublure rouge-écarlate et le chapeau noir à la Al Capone de son père. Ce n’est que vendredi aujourd’hui, et ce ne sera le temps de courir l’Halloween que lundi. Qui sait où nous en serons lundi?

– Inquiète-toi pas. Je m’en occupe. Et puis ta mère –

– Non, non. J’crois pas. Merci. J’vais t’appeler plus tard. Bye.

  

 

Finalement, j’arrive au Civic. À cette heure-ci, je trouve facilement une place de stationnement. Je marche comme une automate vers le Salon de la famille où nous devons rencontrer l’infirmière. Je la vois qui attend dans l’embrasure de la porte, con corps crispé, ses yeux empreints de tristesse.

    Debout devant moi dans son uniforme blanc, elle me parle du cœur de ma mère qui s’est arrêté de battre, de l’eau sur ses poumons, de l’équipe qui a rouvert sa poitrine et massé son cœur pour tenter de lui faire reprendre son battement. Elle répète ce qui a déjà été dit au téléphone, me parle de procédures, prononce des termes techniques, mais je comprends à peine. Sa voix résonne comme dans une chambre vide. Comme un bourdonnement d’abeille. Je n’en peux plus. Je place mes mains sur ses bras solides et l’interromps. Je lui demande d’une voix éteinte, tout mon univers accroché à sa réponse :

  • Est-ce que ma mère est morte?

  • Oui, me répond-elle, en me serrant contre son épaule.

 

Je sens mon visage crochir d’horreur, un nœud serre ma gorge, les larmes me montent aux yeux et j’ai l’impression d’étouffer. J’éclate en sanglots. Ma joue contre celle de l’infirmière, j’aperçois soudain mon frère qui arrive. Il y a une infinité de peines dans son regard. Nous nous étreignons. Peu à peu, ma sœur aînée et mes trois autres frères arrivent. Comme mon autre sœur habite à Montréal, elle nous rejoindra plus tard. Mon père ne se sentait pas capable d’être ici, de voir son Antoinette, l’amour de sa vie, son épouse de plus de cinquante ans, ses beaux yeux bruns au regard vif fermés à jamais. Ma belle-sœur est au Centre Urgel Forget avec papa. L’infirmière explique à nouveau ce qui s’est passé. Le cardiologue a tenu à rencontrer la famille, à nous parler et à répondre à nos questions. Tout est flou, comme dans un brouillard. Ensemble, frères et sœurs, nous nous acheminons vers la salle où se trouve le corps de maman. La dépouille mortelle. Quelle terrible expression.

 

Maman est couchée sur une table, immobile – son immobilité semble si étrange – un air serein, un léger sourire sur les lèvres. Mais ce qui me frappe de plein fouet ce sont ses mains inertes, entrouvertes, ses paumes tournées vers le plafond. De mes trente-sept ans, je n’ai jamais vu ses mains inertes. Elles ont toujours voltigé, exécuté des arabesques dans les airs dans la valse des tâches quotidiennes. Elles ont pris soin de nous, elles nous ont langés, cajolés, nourris, coiffés. Elles ont guéri nos bobos. Elles ont préparé les repas. Elles ont fait des tours de magie et fait apparaître de beaux atours. Elles ont prié. Elles n’ont cessé de bouger. Et maintenant, pour l’éternité elles resteront inanimées. Difficile à croire. Ses mains. Cette image que je n’oublierai jamais. Cette image qui m’a confrontée à l’indéniable décès de maman.

Nous restons figés sur place. Soudain, ma sœur geint et se replie en deux, comme si un ballon de football l’avait frappée au creux de l’estomac. Mon frère se penche vers elle et l’accroche à ses épaules où elle fond en sanglot. Ma grande sœur, qui a toujours été une force de la nature. Elle me dit :

  • J’avais mis la cassette et tout le long en conduisant, j’écoutais maman chanter. Il me semblait que si elle chantait, elle ne pouvait pas mourir.

Je lui souris tristement. Moi aussi, j’avais la cassette de maman dans la voiture, mais je n’avais pas osé l’écouter. Ça m’aurait brisé le cœur.

Il est temps de partir. Nous nous donnons rendez-vous chez papa. C’est étrange de penser qu’il n’y a dorénavant plus que lui qui y habite. Seul. Cette fois, en route, j’écoute maman chanter, et je lui demande de m’aider à « franchir les pas », comme le dit l’une de ses chansons préférées. Sa voix me berce. Elle me console et me redonne des forces. Le paysage défile à mes côtés. Il reflète ma tristesse, les arbres dégarnis comme des squelettes nus devant l’hiver qui arrive. Le ciel est parsemé de nuages. Pourtant, le soleil brille de tous ses éclats.

Soudain, des rayons s’échappent d’un nuage, et forment un éventail d’échelles dorées qui descendent vers les champs, comme dans les images saintes des apparitions à la grotte de Fatima. Je ressens une joie inexplicable à travers mes larmes. Comme si maman me saluait de là-haut, son dernier au revoir, sa dernière courbette, avant de s’éclipser vers un autre monde.

La route sera pierreuse, mais je peux affronter l’avenir.

C’est ce qui s’est passé, cette belle journée d’automne qui a chaviré ma vie.

 

 

Nicole Patenaude

Par une belle journée d'automne...

 

 

Par une belle journée d'automne

De la fenêtre de ma chambre, suis saisie et je frissonne

Voyant le soleil descendre, il n’en fallait pas plus

Pour déclencher en moi un désir profond

De parler des saisons…  

 

De celle qui nous gèle,  de celle de la verdure,       

De celle des moissons, de nos quatre saisons.

 

Chacune montre ses charmes, inspirante et fidèle

Je baisse alors les armes et je me fonds en elles.

 

Je suis née en automne, rouge comme une pomme

Toutes les cloches sonnent, ma mère s’en étonne. 

 

 D’où vient ce vent du nord, qui s’amuse à souffler

Des feuilles de sang et d’or, c’est la fin de l’été.

 

Si vous venez d’ailleurs, vous serez étonnés

Les grands vents vous font peur, dans vos maisons rentrez !

 

Et les oiseaux nous quittent, vers des pays moins blancs,

La sitelle petite reste avec nous pourtant.

 

Les geais bleus, les mésanges gonflent leurs beaux plumages

Ils sont pour nous des anges qui gardent mon village.

 

C’est aussi la saison, la saison des vendanges

On travaille aux moissons, voilà la récompense.

 

Le temps fraîchit partout, 

Partout l’air froid s’ingère

Faudra ranger surtout, chemisettes, robes légères.

 

Et les mamans tricotent des gilets et des tuques

Aussi elles fricotent des galettes au sucre.

 

S’invite aussi la pluie, un fin rideau glacé

Qui sort les parapluies

Pieds et cheveux mouillés.

 

Sautiller dans les flaques, un jeu pour les enfants

De bien beaux petits lacs qui ne vivent qu’un moment.

 

Débordent les vergers, pommes, pêches et pruniers

 Préparez vos paniers, il faut tout ramasser.   

 

Mon potager frissonne, j’ai peur de la gelée

Mais c’est encore l’automne, il reste un peu d’été.  

 

Son souffle est encore chaud, percé de courants d’air

S’envole mon chapeau

J’entends une prière.

 

 Les fèves et les tomates sont à maturité

À genou, quatre pattes

Faut vite tout rentrer.

 

Tombent doucement les feuilles, rouges, dorées et ocres

Les petits écureuils, des glands ils transportent.

 

Fins, ces petits rongeurs cachent leur nourriture

Dans toutes les ouvertures et même sous les clôtures.

 

 C’est fini pour les fleurs annuelles et vivaces

Quelques -unes ont l’honneur d’entrer, s’il y a une place.

 

On range les serviettes, la baignade est finie

On pense à nos chaussettes

À la chaleur du nid.

 

Les fenêtres sont doubles.

Elles resteront fermées 

Serai dans ma doudou, près de la cheminée.

 

On aura eu beau dire que l’été était beau

Mais l’automne s’attire des soupirs, des bravos.

 

Les ruisseaux gèleront là-haut dans la montagne

Ce n’est qu’une illusion                    

Couleront comme du champagne.

 

Pudique, elle rougit

Avant de se mettre à nue

Ils courent dans les rues

Ses frisons, ses tutus.

 

Les érables rivalisent avec les conifères

Discrètement se disent

Qu’est-ce que ça peut bien faire !

 

Un peu partout ailleurs les pluies et la mousson

Ici, oh ! grand bonheur, on a quatre saisons.   

 

C’est ici au Québec quelles sont le plus marquées

J’aime bien faire avec, ici que je suis née.

 

J’aime toutes les saisons 

Elles suscitent en moi des soupirs, des émois

C’est comme des chansons.

 

Quelques flocons coquins tombent dans mon jardin

Ils pensent hébétés qu’l’hiver est arrivé. 

 

Les chasseurs sont fous, s’enfoncent dans les bois

Je suis triste malgré tout…

Les chevreuils aux abois.

 

Je passerai du temps à lire ou à écrire

Et dans mon cœur j’attends le retour du printemps.

 

Je rentre à l’intérieur, me tourne vers mon cœur

L’automne et ses couleurs m’invite à voir ailleurs.  

 

Quand ma maison sera fermée à double tour

Je garderai en moi l’automne et ses atours.

 

Alors je serai là, silencieuse et sereine

Et j’ouvrirai les bras

Aux neiges qui reviennent.

 

De retour au réel

Finie ma rêverie

Je déploierai mes ailes même si c’est la nuit.

 

« Dans le vent qui les tord les érables se plaignent

Et j’en sais un là-bas dont tous les rameaux saignent. »   Alphonse Daudet

Françoise Nadon, Lanaudière