Souvenirs

La ronde des saisons.

 

Georgette Laviolette vivait recluse dans le petit logis qu’on lui avait aménagé dans l’ancienne bergerie du domaine agricole familial.

Elle avait refusé avec fermeté qu’on investisse des fortunes dans cette bâtisse et avait réclamé le minimum de confort. Elle ne considérait pas utile d’engager trop de frais pour un refuge qui allait la voir devenir vieille et diminuée. De toute façon, elle savait bien qu’il n’y viendrait pas l’ombre d’un chat! 

Elle s’installa donc dans la maisonnette pour y attendre … son heure!

Georgette sortait rarement. L’hiver, il faisait trop froid. L’été, trop chaud, le printemps était trop humide et l’automne… L’automne, elle sombrait dans la tristesse. Cette saison l’affligeait particulièrement avec ces vents qui soufflaient en folles rafales balayant les feuilles fraîchement tombées.

Ces feuilles mortes et flétries qui jonchaient le sol et qu’il faudrait ramasser. Puis, les jours ratatinaient comme peau de chagrin et les nuits sans étoiles devenaient interminables.

Surtout, cela laissait présager de l’hiver qui arriverait avec son cortège de glace. L’hiver, qui rimait avec frimas, tempêtes de neige et petit-bois : celui qu’on devait garder bien au sec pour la flambée. 

N’empêche que c’était la « moins pire » des saisons; puisqu’elle resterait à l’abri dans sa chaumière.

Elle y serait protégée des tourbillons, des blizzards et des vents mordants du Nordet. Mais la froidure s’infiltrerait jusqu’à la moelle de ses vieux os. Les épais murs de pierres imprégnés de l’odeur de laine des brebis, qui s’y étaient abritées durant tant d’années, stockaient le froid et l’humidité. De longs mois s’écouleraient inlassablement avant que tout cela ne s’essouffle et laisse place au printemps avec ces jours de pluie, sa terre boueuse et nauséabonde. Viendraient aussi les cris stridents et agaçants des oiseaux annonçant le réveil de la nature. Suivrait l’été, avec ce soleil éblouissant qui lui agressait les yeux : si fragiles maintenant.

L’été aux après-midi suffocants et aux nuits lourdes d’orage et de moiteur.

Ainsi en était-il de l’immuable ronde des saisons!

Il fut une époque où la température et ses imprévus ne touchaient guère la femme au rude tempérament.

Été, comme hiver, le travail à la ferme la trouvait au poste, vaillante et vigoureuse.

Maintenant, tous ces changements la bousculaient et l’exaspéraient au plus haut point. 

 

Elle songea de nouveau au soleil qu’elle détestait: trop éblouissant en toutes saisons, elle le tenait à distance par d'épaisses tentures qu’elle tirait sur les fenêtres. Pour l’heure, l’urgence consistait à se préparer pour la saison froide et elle comptait sur ses garçons pour lui fournir en abondance des bûches bien sèches qui alimenteraient le gros poêle à bois qui réussirait à peine à contrer l’humidité. 

Puis elle se bercerait inlassablement au rythme de son cœur insensible et usé, tout au long de l’hiver. 

 

Mais, par ce frais matin d'octobre, un bruit inusité attira l’attention de la vieille. Avec agacement, elle ouvrit brusquement la porte. Dans un éclair de pattes et de poils, un jeune chat bigarré se faufila entre ses lourdes jambes et se réfugia sans gêne sous le canapé du salon. 

À grands coups de vadrouille la bête fût délogée de sa cachette et juste comme l’instrument de ses tourments allait s’abattre sur son petit dos, il fit volte-face et regarda Georgette de ses beaux yeux verts bridés et lâchât un miaulement de détresse, que cette dernière reçue en pleine poitrine. 

Depuis des décennies, rien ni personne n’avait atteint ce dur cœur enseveli sous les épais châles de laine qu’elle portait hiver comme été. Mais, en cette journée fraîche et balayée par un vent d’est incisif, le cœur aride de Georgette se fêla sans qu’elle ne soit en mesure de se protéger. Et voilà que le sang de ses veines se répandît en un chaud sentiment de bien-être. Elle, qui n’avait jamais cru au coup de foudre, fut frappée d’un tel émoi devant la fragilité et la grâce de ce petit animal, qu’elle s’imagina victime d’une attaque cardiaque.

Elle l’appela le Rouquin. Sa fourrure tigrée chatoyait dans des teintes de roux et de doré tout comme les feuilles d’automne qu’elle avait cessé de remarquer plus depuis belle lurette. Mais cet automne-là, toutes les couleurs et toutes les odeurs lui revinrent en force et en beauté.

Le Rouquin sentait bon l’herbe, la terre et le champignon. Sa nature enjouée chamboulait toutes les habitudes de notre recluse et changea l’essence même de sa vie.

Quand l’hiver se pointa, elle se rappela le parfum givré de la neige au petit matin et l’éclat fulgurant du soleil sur le blanc manteau ne lui sembla plus aussi agressant. Le Rouquin adorait jouer dans cette ouate cristallisée, puis revenait frissonnant et ragaillardi. Elle le prenait alors dans ses bras et le berçait doucement au rythme ravivé par cette tendresse qui la réchauffait mieux que le vieux poêle à bois.

 

Puis, à nouveau, le printemps fut de retour. Le Rouquin disparu quelques jours au grand désespoir de la vieille. Par un matin pluvieux aux odeurs de terre détrempée, il se présenta à la porte accompagnée d’une jeune minette toute grise.

- Ah! Non, s’exclama Georgette, j’ai bien assez de toi.

Car malgré la découverte des bienfaits de la tendresse, elle n’avait pas perdu complètement ce fond de brusquerie qui avait caractérisé sa personnalité durant des décennies : c’était si agréable de jouer l’impatiente envers cette petite boule de poil qui répondait toujours par un charmant miaulement.

Le Rouquin pouvait se montrer à la fois soumis et indépendant. Coquin et dégourdi, libertin jusqu’à l’inconvenance. Il pouvait se faire doux et docile jusqu’à la complaisance pour arriver à ses fins… Et c’est exactement ce qu’il fit par ce matin de printemps, où présenter sa compagne était son seul dessein.

La vieille dame n’eut pas la force de résister et le temps maussade d’avril lui glaçait les sangs. 

-Entrez, dit-elle que je ferme la porte, je risque d’attraper la crève.

 Grisounnette , comme elle décida de la nommer, s’installa donc bien au sec avec son beau Rouquin. Tous deux lovés sans gène, sur le vieux canapé.

L’été arriva tôt et s’annonça très chaud. La vielle ressentait l’envie de se complaire dans son habituelle léthargie estivale et de rester à l’intérieur les rideaux bien tirés. Sauf que, le Rouquin et sa minette n’avaient de cesse à demander de sortir.  Et lorsqu’ils partaient vers les champs, Georgette se retrouvait le nez collé à la fenêtre pour repérer où ils allaient.

Bientôt, on la vit dehors marchant le long du sentier en appelant de sa voix de crécelle les deux félins qui semblaient lui faire perdre la tête. Georgette ne souhaitait que de les voir revenir se blottir tranquille à l’ombre rafraîchissante de la maisonnette. Et que tout ce va-et-vient cesse !

C’était sans compter sur la légendaire fertilité de l’espèce…

Donc, par un resplendissant matin de juin, juste au moment où le soleil déployait tous ses éclats, Grisounnette mis bas sous le perron. La vielle femme attirée par les miaulements et les ronrons incessants, se pencha au coin de la galerie et y découvrit quatre petits chatons au doux camaïeu de gris, barbouiller de roux doré, accroché au ventre de leur mère.

Au même instant, tous ensemble, ils dardèrent leur regard malicieux sur la vieille dame qui fondit de bonheur.

Dorénavant, Georgette sortait tous les jours de sa maison pour voir jouer sa flopée de chats et...accueillir avec joie la ronde des saisons.

 

Joane Seney, Lanaudière

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