Textes concours 2021

Soudain tout était si silencieux...

    Bonjour Monsieur! 

              Ce sont ces deux mots que les perruches de mon père prononçaient quand un visiteur sonnait, entrait dans le vestibule. Mon père a toujours adoré les oiseaux. Petit, je le voyais avec ses sacs de graines en train de nourrir les oiseaux sur le terrain familial.

 

               Un jour, mon père m'amène chez un animalier. C'est ma première visite dans un magasin de ce genre. La personne responsable du commerce nous le fait visiter avec joie car nous sommes les seuls clients. Chiens, chiots, chats, reptiles, poissons et surtout un perroquet multicolore qui parle pour vrai. 

Mon père et moi, on est estomaqué. Le vendeur précise qu'il est possible aussi d'avoir une simple perruche et de la faire parler à condition qu'elle soit jeune. Il nous amène dans son immense volière où un arc en ciel de perruches nous attendent. Quelles couleurs choisir?

Les bleues sont depuis hier dans la volière. On repart avec une perruche bleue, cage, graines, miroirs et tout le nécessaire pour garder Coco et espérer le faire parler. En arrivant à la maison, c'est le grand chantier. On tasse les meubles, on installe la cage près de la fenêtre; en hauteur, à côté de la table pour manger. On dépose notre Coco bleu dans la cage, porte ouverte.

 

            Le lendemain matin, Coco ose déjà une première sortie. Mon père ne cesse de répéter:

«Bonjour Monsieur, Bonjour Monsieur» et ce à tous les jours. Coco est un aventureux, il vient sur notre épaule, s'y gambade pour atteindre notre lobe d'oreille qu'il picore avec joie. Il se dirige ensuite sur le bord de nos assiettes et mange avec engouement la moindre graine de toast qui s'y trouve.

Et tout le monde répète:»Bonjour Monsieur, Bonjour Monsieur»

 

          Un mois plus tard, je vois arriver un gros camion brun venant livrer un colis. Le livreur, tout en brun lui aussi sonne, entre dans le vestibule et remet un paquet à mon père.

 Bonjour Monsieur, Bonjour Monsieur... s'écrie notre Coco. Je vois encore le visage ahuri du livreur. 

 

C'était le début d'une longue saga de perruches parlantes.

Malheureusement, rendu trop vieux pour s'occuper de son dernier Coco vert, mon père me le confie car il doit entrer en résidence, sa maladie incurable prend trop de place.

 On trouve, pour lui, un lieu de paix où la zoothérapie est pratiquée. Mon père se retrouve avec un Coco vert en cage dans sa chambre. Comme vous le devinez, un peu plus tard , Coco vert nous accueillait avec des retentissants «Bonjour Monsieur» à chacune de nos visites. Les préposés n'en revenaient jamais.

 

     Un matin, ma blonde et moi arrivons à la chambre de mon père. Un étrange silence y règne. C'est l'infirmière qui nous reçoit. Elle nous annonce le décès de mon père. Elle ajoute qu'elle a rejoint le reste de la famille et nous laisse une dizaine de minutes seuls en prenant soin de tamiser la lumière.

 

On se retrouve, en silence, près de son lit. Ma blonde me dit: » Crois-tu que la chanson de Claude Dubois avec ses mots, t'sé, si Dieu existe/ et qu'il t'aime/ comme tu aimes les oiseaux/. Il est peut être avec nous, en haut au plafond en train de nous regarder. Je ne le sais pas, lui dis-je, mais j'essaye quelque chose: » Papa si tu es avec nous, fais chanter les perruches»

 

    Un vrai concert! Non seulement son Coco vert mais toutes les perruches à l'étage piaillent à l'unisson. L'infirmière arrive à la course nous demandant de l'excuser, elle reviendra plus tard, le temps de calmer les Cocos verts, jaunes, bleus, blancs de l'étage. Elle sort en vitesse.

 

 À ce moment là, seul de nouveau avec ma blonde, je dis: » Papa, ok., on sait que tu es là.

Ça va bien aller, va rejoindre maman, vas y !

Avant de nous quitter, s.v.p.,  peux-tu arrêter les Cocos de chanter ? »  

 

Soudainement, c'était si silencieux.

Texte de Daniel Champagne, Québec

Publié le 15 janv.

Oiseau bleu