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Textes concours d'écriture 2025
Les thèmes
Un rêve de jeunesse...
Si j'avais une autre vie à vivre, je voudrais être...
L'être le plus extraordinaire que j'ai rencontré...
Les trois textes gagnants ont été publiés et sont maintenant dans les archives.
Un nouveau texte choisi parmi tous les textes reçus sera publié ici
chaque mois de 2025.
À lire ce mois-ci sous le thème
Si j'avais une autre vie vivre, je voudrais être...
par Rita Houde
Si j’avais une autre vie à vivre, je voudrais être…
Assez, c’est assez ! Jour après jour, je les vois marcher dans le même sens, tête baissée, tel un troupeau de bétail se dirigeant à l’abattoir. En sont-ils vraiment conscients ? Ils courent dans le métro ou vers l’autobus et peinent à tenir debout matin et soir. Des gens devenus des employés modèles prêts à répondre au système. Courir ainsi dans ma vie comme eux, assez, moi j’en ai assez. Immobile au milieu de ce tourbillon, qui suis-je vraiment ? C’est à peine si je me reconnais.
Sur le parcours de ma vie, un jour sans crier gare, un mur s’est érigé. Impasse. Figée, je ne sais plus comment avancer. J’ai perdu mes repères et mon chemin. Étourdie dans un travail purement analytique lié aux caprices de l’informatique, un domaine dont tout n’est que précision, dans lequel l’oubli de la moindre virgule ou d’un point fait perdre le contrôle de toute logique. Ce domaine dans lequel la zone grise n’existe pas, là où règnent en maître le noir et le blanc, sans couleur, sans nuance, terne. Me suis-je égarée sur mon chemin, endormie ?
Pendant six semaines, tel un détective en quête d’indices, je pars à ma recherche. Trouver l’étincelle qui inspirera ma vie. J’amasse des découpures de revues, journaux, photos, catalogues, des images qui m’interpellent positivement ou négativement.
Étalées, sur le sol, je les étudie, je trie, j’épure, à travers elles j’analyse, qui je suis. Telle une artiste, j’entreprends de les entremêler les unes aux autres, de les assembler sur un grand canevas.
Impressionnant ! Me voilà debout face à tous ces fragments accrochés sur un mur de ma chambre, ce mur d’indices devenu mon miroir. J’y reconnais mes traits de personnalité, mes désirs, mes limites. Cette grande mosaïque me dévoile enfin à moi-même.
Je sais maintenant. J’ai une autre vie à vivre.
Debout vêtue d’une toge noire, j’affronte mes adversaires. Ils sont là, prêts à dévorer la proie. Recherchiste juridique, je fore. Convaincre le juge ou le jury sans aucun compromis devient mon but ultime. Sous la loupe, j’épluche chaque document, mets à nu les moindres détails, ne laisse rien au hasard. Ma passion est de chercher là où tous les autres ont baissé les bras.
Je plonge avec patience dans le puits sans fond des informations pour trouver la petite chose d’où naîtra la grande différence. J’aime ma vie colorée dans cet univers juridique qui appelle à la nuance dans le choix de chaque mot, chaque phrase, chaque intonation. Mais je m’épuise de jour en jour, happée par le mouvement exigeant de l’excellence. Ai-je fait un choix judicieux ?
Égarée, je voudrais être…
Suis-je sur le bon chemin ? J’ai peur du changement, peur de l’inconnu, du non apprivoisé. Où suis-je, étendue là au beau milieu de toutes ces couleurs ? Chacun de mes déplacements entraine une intensité dans le sillon de mon mouvement. Lentement, les couleurs se croisent, se superposent, se juxtaposent pour mourir mélangées au bout de mon élan. Un effet hallucinant. Les teintes envahissent la toile blanche sur laquelle je suis couchée. Soudain, une odeur excite mes narines. Elle me semble familière. Respire, respire calmement. Cette odeur d’huile émane de la peinture. Mais comment suis-je arrivée jusqu’ici parmi tous ces pinceaux, spatules et bocaux ? Le dos appuyé contre la toile, au milieu de mon atelier, la lumière m’aveugle et l’air se raréfie. Prisonnière, enserrée dans ma propre toile, j’étouffe.
Produire des tableaux à un rythme effréné, répondre aux exigences du marché, voilà ma nouvelle réalité. Enchaînée à cette vie, l’angoisse m’envahit, victime de mon succès. La peintre en moi pleure, devenue l’esclave de sa passion et de sa créativité.
De nouveau assise à regarder ma mosaïque, égarée sur le chemin, je m’interroge.
Ai-je encore une chance de vivre une autre vie ?
Texte Rita Houde, publié février 2026