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Les textes du Concours d'écriture 2026
À découvrir !
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Les quatre textes gagnants seront en ligne tout l'été.
Profitez-en !
Je découvre une nouvelle planète...
gagnant: M. Claude Neveu, Lanaudière
La quête d’un monde nouveau.
Il neigeait par ce matin de printemps lorsque Christophe se réveilla dans les montagnes de la sierra. Il pensa à tous ces jours de quête depuis qu’il avait quitté son pays natal. Carmen, sa mère, lui avait dit : « Prends garde à toi. Les rêves sont enfant de Bohème et nous mènent tous au bout du monde ». Le vieux Quichotte le lui répétait sans cesse ; « Go West Young Man ». Alors, il était parti guidé par l’appel de son destin.
Il se rendit en ville et chemina vers le port où il vit les caravelles prêtes à appareiller. Le capitaine de la Luna l’embarqua en lui lançant : « J’ai besoin de quelqu’un qui sait lire les astres, parler au vent, braver les tempêtes et écrire l’histoire. » Les étoiles, il les avait vues dans les yeux d’Isabella la nuit où il s’était couché près d’elle. Alors, il guida la nef du navarque vers la chute du jour par-delà la mer océane en suivant les lanternes célestes. La traversée ne fut pas des plus calme. Tantôt secoué par les tempêtes qui faisait jaillir le doute et les remises en question. Tantôt ralentis par le peu de vent qui le porta à prier pour que le souffle revienne, ils aboutirent sur l’autre rive, celle de l’inconnue.
L’insolite de ce lieu l’étonna tellement qu’il crut avoir franchi la porte des étoiles donnant accès à une autre planète dans le lointain galactique, comme le décrivaient les mages venus de l’orient en adoration à l’enfant de l’élu.
Sur la neuve cote qu’il aborda, Christophe se mit d’abord à contempler ce lieu différent et insolite pour lui et se rendit compte que c’était lui l’étranger pour toute cette foule de l’ailleurs. Il parcourut cette contrée nouvelle pour en goûter les saveurs, humer les odeurs et admirer les couleurs. Les gens lui apprirent à déguster des fruits et des mets inconnus. Il se dit qu’il devra en ramener chez lui pour les faire savourer à son monde afin de varier leur menu.
Il explora des forêts giboyeuses et remonta la côte vers le nord. Il comprit alors qu’elle s’étendait à l’infini. Il navigua sur les eaux poissonneuses de rivières qui montaient jusqu’aux grandes plaines qui paraissaient infinies. Au-delà desquelles se dressait une barrière de montagnes qui touchaient presque à la voute céleste ? Toujours, il suivait le soleil dans sa course quotidienne. Il voulut franchir les massifs, mais se heurta à leur obstacle. Il chercha longtemps le passage permettant de les passer.
Il croisa la route d’Adrian, qui, comme lui, voulait atteindre le lointain et en ramener les richesses. Adrian, lui aussi, avait quitté l’Ancien Monde pour commencer une nouvelle vie dans un univers à façonner à la mesure de ses rêves.
Ensemble, ils suivirent la piste que leur avaient indiquée les sages tenant conseil chez les peuples de ces contrées nouvelles. Les sages savaient, car ils avaient entendu, vu et vécu ces choses. Maintenant, ils pouvaient enseigner.
La quête s’étira en longueur. Le passage se révéla ardu. On dut pagayer, porter des bagages et des barques et encore marcher. Pour aller au-delà du monde, on doit aller au fond de soi et puiser la ressource nécessaire pour poursuivre son chemin.
Lorsqu’il arriva sur les rivages de Pacifica, il comprit. Il se sentait épuisé, fatigué, mais heureux. Il avait navigué, pagayé, marché tant et tant qu’une vérité lui apparut. Si les rêves peuvent te mener au bout du monde, c’est qu’ils t’ont conduit au bout de toi.
Alors, Christophe décida de prendre racine là où il était. Avec Adrian, il débuta la construction du monde de demain. Ils trouvèrent des gens venus par les routes du Grand Nord. Ils se choisirent des compagnes qui les aidèrent à faire germer leurs rêves plus hauts que leur imagination ne pouvait l’invoquer. Les mains jointes dans la terre qu’ils remuèrent, la semence donna des fruits qui engendra l’avenir.
Ainsi naquit un nouveau monde fait par les rêves et les espoirs de ceux qui vont vivre des rencontres au plus loin de soi.
Car la quête, c’est d’aller de soi à soi en passant par les autres.
Texte Claude Neveu, Lanaudière
Une porte secrète est apparue dans ma maison...
gagnant: M. Yvon Bussière, Montérégie-Est
La porte
Annette, 67 ans, est étendue sur un lit dans un hospice. On vient de l’attacher avec des contentions, car elle a fait une violente crise de démence : les yeux grands écarquillés, elle n’a cessé de hurler en fixant le vide : « La porte ! La porte ! Qu’on ouvre cette porte et qu’on me laisse y entrer. » Croyant qu’elle souffre d’aliénation mentale, Jean, son mari, a demandé qu’elle soit placée sous surveillance. Il n’arrive plus à la suivre dans ses discours. Il est épuisé.
Selon le psychiatre du centre, Annette souffrirait d’une crise d’identité.
— Une crise d’identité ? À son âge ? s’exclame Jean, la voix étranglée entre la colère et la peur.
— J’ai des raisons de croire qu’elle ne souffre pas d’aliénation mentale ni de démence, car elle est consciente de sa réalité. Elle ne fait que se remettre en question. Elle doute de qui elle est… et de sa place dans la famille.
— Mais docteur, elle dit sans cesse qu’une partie d’elle est absente. Je ne comprends pas. Elle me parle aussi de sa mère qui ne serait pas sa mère. Et cette porte ! Cette maudite porte à laquelle je ne comprends rien. Elle dit qu’un homme… une âme sœur… est derrière et qu’il lui parle…
Jean tremble.
— Docteur ! Je pense qu’elle me trompe avec cette histoire d’homme qui lui parle derrière cette porte. Elle ne veut pas me le dire directement. Depuis quelques mois, je me réveille la nuit et elle n’est plus dans le lit. Je l’entends murmurer au rez-de-chaussée, comme si quelqu’un lui répondait. Puis elle revient se coucher, somnolente. Je lui pose des questions sur son absence, mais elle nie : dit ne pas s’en souvenir. Je suis en train de devenir fou ! L’autre jour, elle a fini par avouer que c’est LUI, derrière la porte… qu’il est comme prisonnier… et là… elle a explosé. Docteur… elle est FOLLE, non ?
— Calmez-vous monsieur. Calmez-vous. Elle est entre bonnes mains. Nous allons nous occuper d’elle. Allez-vous reposer.
Quelques jours plus tard, Annette s’apaise. Elle semble revenir à elle. On lui retire ses contentions.
Une nuit, au poste des infirmières, un préposé observe les caméras de surveillance. Annette est debout devant sa porte de chambre. Son regard s’illumine d’une lueur presque surnaturelle. Ses yeux bleus exorbités sur un visage émacié sont grands ouverts comme devant une vérité. Elle s’adresse à la porte, à un être invisible. Puis elle retourne dans son lit.
Intrigué, le préposé entre dans la pénombre de sa chambre. Elle est encore semi-éveillée. Il en profite pour la questionner :
— Ça va ?
Annette ouvre les yeux. Un regard percutant, presque inhumain, dévisage le préposé. Il fige sur place. Annette ouvre la bouche et, d’un sourire assouvi, lui dit :
— La porte s’est ouverte ! Je l’ai vu ! Sylvain... un endroit… une porte… une femme. Maintenant, je sais…
— C’est bien Annette… maintenant que vous savez… ça va aller mieux, dit-il comme pour excuser sa visite impromptue. Il se veut rassurant sans en être trop convaincu. Il retourne au poste. Un frisson glacé lui traverse l’échine. Il scrute le couloir, craignant de voir apparaître un étranger, ou pire : un spectre à confronter.
Quelques semaines plus tard, le psychiatre convoque Jean.
— Monsieur, votre femme va de mieux en mieux. Elle a eu quelques épisodes de somnambulisme, mais elle ne parle plus de cette porte invisible. Toutefois, son histoire, bien qu'improbable, pourrait avoir du sens. Elle dit avoir un frère… enfin, je ne sais pas… mais elle a réussi tous les tests cognitifs.
— Voyons docteur ! Elle délire. Annette est enfant unique. C’est encore une histoire inventée. Elle vous trompe !
— Écoutez... Annette est stable maintenant. Elle est calme et résignée à rentrer à la maison. Nous ne pouvons pas la retenir contre son gré.
Inquiet, c’est en silence que le couple reprend la route. Jean est méfiant. Il observe Annette du coin de l’œil. Elle semble perdue dans ses pensées. Le teint livide, elle regarde à l’extérieur comme dans le néant. Sur la route, un gros accident bloque le pont. Un détour oblige à circuler dans un secteur oublié de la ville. Annette s’éveille comme par magie. Son regard s’illumine. Elle s’agite dans tous les sens comme un chien qui piste la bonne direction.
Puis, elle s’exclame :
— Jean ! Arrête-toi ! C’est ici ! La porte ! Regarde !
— Ah non ! Non, non !... Ça n’va pas recommencer cette histoire de porte.
— Jean, s’il te plaît. Arrête-toi. Je dois descendre. Je dois en avoir le cœur net…
Jean s’immobilise. D’un pas fébrile, elle se dirige vers la porte. Elle sonne. Une très vieille dame, chancelante, vient l’accueillir. Annette reconnaît la dame comme une impression de déjà-vu. Je n’ai plus rien à perdre, ou c’est la folie ou la raison. Se dit-elle.
Elle demande à la dame :
— Est-ce que Sylvain habite ici ?
— Sylvain ? réplique la dame. Ses yeux vont et viennent, fouillant dans sa mémoire. Un prénom lointain, mais jamais oublié.
— Oui… Sylvain, insiste Annette, proche du découragement et de l’erreur pouvant lui coûter la raison et un retour à l’hospice.
— Écoutez chère dame, on se connaît ? demande-t-elle d’un air inquiet, sa voix tremblante et son souffle s’accélère.
— Je ne sais pas, mais j’ai été amenée à venir ici sans trop savoir pourquoi et vous demander si vous connaissiez un certain Sylvain. Cela peut vous paraître étrange, mais j’ai reconnu la porte de votre maison. Je l’ai souvent vue en rêve.
La vieille dame observe attentivement Annette et la dévisage comme pour se rappeler quelque chose. Elle rajoute :
— Sylvain… Comment avez-vous eu ce nom ?
— Je ne pourrais vous dire… c’est comme ça.
— Entrez madame, j’aimerais faire votre connaissance. Je m’appelle Martha. Vous savez, il y a si longtemps… je n’avais que 16 ans. Comment me souvenir de tout cela ? Un accouchement très difficile. Des jumeaux. Les religieuses m’ont montré mes bébés et très vite les ont apportés dans une autre salle. Quelques heures après, elles m’ont amené mon fils pour l’allaitement et elles ont dit que ma petite fille était morte. Je me trouvais chanceuse d’avoir un bébé vivant. J’ai donc mis tous mes espoirs dans ce petit être fragile. J’ai demandé à Dieu d’accueillir ma petite fille dans son paradis.
Annette écoute, le cœur battant.
— Et ce Sylvain, ça vous dit quelque chose ?
— Sylvain ? C’était le nom de mon petit garçon, dit-elle avec beaucoup d’émotion dans sa voix. Il est décédé à l’âge de trois ans, frappé par une automobile alors qu’il voulait rattraper son ballon.
— Martha… je suis vraiment désolée.
— Ne soyez pas désolée, dit-elle en observant Annette avec un air d’incompréhension. C’est impossible… Cette tache près de votre oreille gauche, vous l’avez depuis longtemps ?
Annette porte la main à sa peau.
— Depuis toujours. Une tache de naissance.
Martha chancelle.
— Ma petite fille… avait la même. Au même endroit…
Un silence de plomb tombe. Sacré. Terrifiant.
Martha murmure, presque pour elle-même :
— Je ne l’aurai jamais connue… et à mon âge… je ne la connaîtrai jamais.
Mais Annette, elle, comprend. Elle comprend tout.
Et la porte, enfin, s’ouvre en elle définitivement.
Texte de Yvon Bussière, Montérégie
Si mon chat/chien pouvait parler...
Gagnante: Isabelle Cyr, Laurentides
Pantouf de vie
Bonjour, je m'appelle Pantouf ou Touftouf pour les intimes. Tu parles d'un nom que mes humains m'ont donné, sérieusement! Pantouf? Regardez-moi bien: je suis un caniche royal. Oui, royal. Cela signifie élégance naturelle, intelligence supérieure et responsabilité écrasante : celle de gérer mes maîtres au quotidien. On m'appelle comme une vieille chaussette de laine.
Chaque matin, je me réveille sur mon énorme coussin molletonné, j'avoue qu'il est très confortable, mais j'aimerais encore mieux dormir avec mes humains. Rien à faire, ils ne comprennent pas. Déjà, je dois leur faire comprendre mes besoins primaires. J’ai abdiqué pour le lit.
Je suis très intransigeant pour la qualité de mon sommeil, dormir est très important pour moi, c'est pourquoi je ne bouge pas une oreille tant que le dernier humain n'a pas mis ses pattes sur le plancher.
Aussitôt debout, mes étirements font partie de ma routine matinale, juste avant d’aller dehors, mais les humains doivent comprendre que j’irai seulement après les avoir complétés pour faire mes besoins, car je n'aime pas que l'on me bouscule!
Il est ensuite primordial que j'inspecte mon territoire, car des écureuils essaient sans cesse de l'envahir. Ça me demande beaucoup d'énergie d'être aussi rapide, d'autant plus que mes humains ne me laissent pas beaucoup de temps. Ils pensent que je m’amuse alors que je sauve littéralement la propriété des envahisseurs.
Quand j'entre dans la maison, ma gamelle est déjà remplie, toujours la même nourriture. Ils pensent vraiment que je vais la manger! Je sais bien que ma maîtresse déjeune, je préfère largement ce qu’elle a dans son assiette! Je suis même prêt à négocier : un regard attendrissant, une posture irréprochable, éventuellement un petit tour sur moi-même. Je peux même donner la patte, franchement, vous savez que je le mérite.
Ma journée commence enfin, et vous n’imaginez pas le travail qui m'attend! Ma maîtresse est coiffeuse, alors je dois inspecter les clientes qui se présentent une à une. Pour certaines, je dois faire mon plus beau sourire, pour d’autres, donner la patte, ou pour certaines, je dois faire un câlin, mais mes clientes préférées, ce sont celles qui m'apportent des friandises! Miam, miam. Une fois, une cliente m’a surpris en me faisant un bisou sur le museau, Wouach! je n'ai pas aimé ça! J’ai dû me laver après pendant de longues minutes. Je remarque aussi qu’elle parle beaucoup à ses clientes. Elle écoute leurs histoires, leurs petits drames… et moi, j’assiste à tout. Franchement, je pourrais écrire un livre. Ou au moins, demander une friandise pour service de surveillance psychologique.
J'ai aussi mon maître qui travaille dans son bureau, il adore quand je le regarde! Le plus intrigant, c’est quand il parle tout seul. « Bon, ça, ça ne marche pas… » ou « Mais pourquoi ça bogue ? » Je tends l’oreille, prêt à intervenir. Je pourrais l’aider, évidemment, mais il ne me consulte jamais. Question d’ego, probablement! Dans ses pauses, il joue avec moi. Il pense que j'aime descendre et monter les escaliers sans arrêt pour lui rapporter mon ballon. OK, je dois avouer que ça m'aide à garder mon corps d’Apolon. C'est important de garder la forme quand on pèse cinquante-deux livres et qu'on veut continuer à faire le mignon devant ces dames!
En fin d'après-midi, nous partons souvent faire une balade en voiture pour aller chercher de la nourriture ou des trucs qui ne sont même pas pour moi, c’est décevant! S'il ne m'emmène pas, en guise de contestation, je déchiquette un petit mouchoir que j'ai déniché dans la poubelle de la salle de bain! il faut bien qu'ils comprennent qui mène dans cette maison... On ne me laisse pas derrière comme ça. Un peu de respect pour la royauté, svp!
Chaque soir, je fais une grande promenade avec mes humains, c'est un moment beaucoup plus stimulant pour moi. J’en profite pour surveiller le voisinage, mais si je rencontre un autre canin qui n’est pas de mon rang, du genre Chiwawa ou toute autre race du petit peuple, je me cache derrière mon maître pour ne pas me sentir froissé.
Il y a Balou, un élégant caniche qui habite juste en face de chez moi. Son seul défaut est qu’il n’a aucune classe, il jappe tout le temps, parfois, il m'exaspère! Moi aussi, je jappe, mais pas aussi souvent que lui et pour de bonnes raisons seulement. C'est certain que si quelqu'un cogne à notre porte, il faut bien que quelqu'un se dévoue pour faire le guet et éloigner les méchants qui veulent faire du mal à mes humains. D’ailleurs, mes humains n'aiment pas quand je jappe trop longtemps, mais ce n'est pas ma faute s'ils ne comprennent pas les raisons de mon héroïsme.
Quand on revient à la maison et qu'ils regardent le téléviseur, je me dis, ils n'ont pas assez fait d’exercices aujourd’hui! Je prends donc sur moi le devoir de les faire bouger. Je leur apporte ma balle, mon ballon afin de les stimuler un peu. J'aime bien mieux gérer leurs séances d'entraînement au lieu de les regarder sur leur maudit tapis roulant!
La fin de soirée est mon moment préféré, je me fais cajoler par ma maîtresse ou gratouiller par mon maître. C'est la moindre des choses après tout ce que je fais pour eux durant la journée! Je sais que mes humains m’aiment beaucoup. Mais, contrairement à ce qu’ils pensent, c’est moi qui les ai choisis.
Finalement, être un caniche royal, c'est un métier à temps plein! Je m'endors chaque soir avec le sentiment du devoir accompli. Bon, évidemment, sans moi pour superviser tout ça, ce serait une catastrophe. Mais je ne leur en veux pas. Après tout, chacun son rôle : eux, ils m’aiment… et moi, je dirige.
Texte de Isabelle Cyr, Laurentides
Si mon chat/chien pouvait parler...
gagnante: Josée Harnois, Estrie
Kissy, je suis
Dalmate de profession, constellation vivante par vocation, muse à quatre pattes dans un monde qui déborde de choses à flairer.
Le matin, avant même que le soleil ne s’étire comme un chat paresseux sur l’horizon du lac, je suis déjà éveillée. Mes oreilles, deux antennes hypersensibles, captent l’infime froissement du monde qui s’ébroue. Une brindille craque. Un oiseau toussote. Le vent chuchote des secrets chlorophylliens.
Ah ! Un oiseau. Non… deux oiseaux. Non… une société secrète d’oiseaux complotant contre moi. Je dois enquêter.
Je bondis. Mon corps devient un alexandrin en mouvement, une poésie musculaire, une ode bondissante. L’herbe humide embrasse mes pattes. Le monde est une fresque olfactive : mousse, terre, promesse de pluie, vestiges nocturnes d’animaux furtifs.
Écureuil !!! Ce petit funambule à queue en panache. Il me nargue. Il me défie. Il me juge, même, j’en suis certaine. Je pars à sa poursuite avec une détermination quasi chevaleresque, mais il disparaît dans son royaume arboricole comme un mirage roux. Je m’arrête, haletante, digne malgré l’échec. Je note dans mon journal imaginaire : ennemi rusé, revanche ultérieure.
Puis… une feuille. Oh. Une feuille qui danse. Une feuille qui voltige comme une ballerine automnale. Une feuille qui me parle. Oui, elle me parle, j’en suis persuadée. Je la suis, hypnotisée. Elle tourbillonne, me provoque, puis se dépose. J’approche lentement, très lentement… je l’attrape. Victoire absolue. Déjà mâchouillée, elle n’est plus.
Nous habitons près d’un lac, un vaste miroir où le ciel vient se contempler. Au début, je le regardais avec suspicion. Trop grand. Trop mouillé. Trop incertain. Mais maintenant, je l’aime.
L’eau est une énigme délicieuse. Elle clapote, elle frissonne, elle m’appelle. Je m’avance d’abord avec prudence, comme une aristocrate découvrant une nouveauté. Puis, soudain—plouf ! Je suis une loutre dalmatienne, une créature amphibie, une reine des éclaboussures.
Je ressors trempée, certes, mais triomphante. Et j’entends ta voix, toi, ma douce humaine. Tu ris. Ton rire, c’est mon soleil intérieur. Je te regarde, les yeux brillants, le cœur en galopade. Tu es mon repère, mon phare, mon poème préféré. Quand tu me parles, je comprends tout. Le ton. La chaleur. L’amour qui s’y glisse comme un miel invisible.
Et puis il y a les caresses. Ah, les caresses. Une ressource inépuisable, une nécessité quasi existentielle. Je n’en ai jamais assez, jamais. C’est un puits sans fond, une avidité tactile délicieusement assumée.
Quand vos mains se posent sur moi, je deviens autre chose. Une matière vivante en état de félicité. Je m’amollis, je me liquéfie presque, créature extensible offerte à vos doigts bienveillants. Et alors je produis ce son, ce petit grognement, mais pas un grognement de mécontentement, non.
Un grognement feutré, capitonné, presque aristocratique, un son hybride à mi-chemin entre le ronronnement d’un chat philosophe et le murmure d’un moteur ancien qui aurait trouvé la paix intérieure.
Je vibre, littéralement. Je crois, oui, je crois sincèrement que je vous rends service en faisant cela, que ce petit concert guttural est ma contribution artistique au moment, une manière de vous dire : continuez, humains, vous excellez dans cet art délicat. Peut-être même que je pense vous faire plaisir. Quelle générosité de ma part, n’est-ce pas ?
Je ferme les yeux, abandonnée, souveraine dans mon royaume de caresses, persuadée d’offrir au monde un spectacle d’une rare élégance. Et si vos mains s’arrêtent… injustice. Je rouvre un œil, je vous fixe intensément. Le message est clair : reprenez immédiatement.
Et puis il y a l’amoureux de mon humaine. Ah lui ! Mon partenaire de course, mon complice d’aubes sportives. Chaque matin, il nous entraîne, ma sœur canine et moi, dans des cavalcades effrénées. Border Collie, elle est plus sage, plus posée. Moi, je suis une explosion, une exubérance sur pattes.
Nous courons. Le vent me traverse. Je deviens flèche, je deviens souffle, je deviens presque invisible. Mes taches se fondent dans le paysage comme des constellations en cavale. Plus vite, crie mon âme. Ma complice à quatre pattes me regarde de son air de grande sœur philosophe. Calme-toi, petite tempête, semble-t-elle dire. Mais comment se calmer quand le monde est si prodigieux ?
Et puis il y a les enfants.
Le petit humain de six ans, une comète d’énergie. Il sent le jeu, il transpire la malice, il rit avec tout son être. Avec lui, je redeviens chiot, même si je le suis encore. Nous inventons des univers. Il lance une balle, je poursuis une planète. Il court, je protège un royaume.
La douce petite qui n’a pas 3 printemps encore. Elle a des gestes délicats, presque floraux. Quand elle me caresse, j’ai l’impression d’être un trésor précieux, une relique vivante.
Le petit dernier rampe, il est explorateur. Il me regarde comme si j’étais un mystère à résoudre. Moi, je le regarde comme un ami à adopter.
Je les aime. Je les surveille. Je suis leur gardienne silencieuse, leur sentinelle tachetée.
Le fils cadet de ma maîtresse ! Adulte sage de la famille. Lui, c’est l’architecte des jeux extérieurs. Avec lui, tout devient possible. Il invente des parcours, des défis, des aventures. Je saute, je creuse, je cours, je roule.
Quand il me lance un objet, mon esprit s’illumine : mission, objectif, triomphe imminent. Je rapporte ? Oh non !!!! Trop fière, comme une impératrice revenant de conquête.
Et puis il y a la nourriture. Moment sacré. Moment d’extase. Quand j’entends le moindre bruit suspect provenant de la cuisine, un sac, un bol, une cuillère, je me matérialise instantanément.
Je suis là. Toujours là.
Je m’assois. Je fais semblant d’être une statue de sagesse, une incarnation de la patience. Mais à l’intérieur, c’est un carnaval. Est-ce pour moi ? Est-ce pour moi ? Est-ce pour moi ?
Arrive enfin la nourriture, je la contemple avec une révérence quasi religieuse. Puis je mange avec une passion débridée, une ferveur digne des grandes tragédies. Chaque croquette est un univers.
Je suis Kissy. Je suis une symphonie d’instants, une observatrice du minuscule et du merveilleux. Je vois ce que vous oubliez parfois de regarder. Je célèbre l’insignifiant jusqu’à le rendre grandiose.
Un oiseau devient une aventure. Un écureuil, une épopée. Une feuille, un miracle.
Et vous, vous êtes mon monde.
Quand la nuit tombe et que tout s’apaise, je me couche dans mes catalognes. Mon souffle se fait doux. Mes pensées ralentissent. Mais juste avant de sombrer dans le sommeil, une dernière idée traverse mon esprit.
Demain, peut-être que j’attraperai enfin cet écureuil. Ou au moins… une autre feuille.
Texte de Josée Harnois, Estrie