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Textes concours d'écriture 2025
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Les thèmes
Un rêve de jeunesse...
Si j'avais une autre vie à vivre, je voudrais être...
L'être le plus extraordinaire que j'ai rencontré...
Les trois textes gagnants ont été publiés et sont maintenant dans les archives.
Deux nouveaux textes choisis parmi tous les textes reçus seront publiés
chaque mois.
Le deuxième texte à lire ce mois-ci
L'être le plus extraordinaire que j'ai rencontré...
par André Busque
Garde Beaulieu,
une femme hors de l’ordinaire
Ce que j’ai pu aimer cette femme !
Maman naît à l’automne de 1910, dans une famille bourgeoise de Sainte-Marie de Beauce.
Sixième d’une famille qui comptera onze « enfants vivants ».
À une époque où les études ne sont pas jugées utiles pour tenir maison, Françoise a la chance d’entrer dans une école de village où le nombre d’enfants est suffisant pour que chaque niveau scolaire dispose de son local et de son propre enseignant. Dans les écoles de rang, il n’est pas rare qu’une seule enseignante partage son temps entre les enfants des six niveaux du primaire dans une seule salle.
Les religieuses de la Congrégation Notre-Dame lui permettent de découvrir le plaisir d’apprendre. Au printemps de sa dernière année du primaire, elle demande :
« Maman, est-ce que je pourrais continuer à étudier l’an prochain, même si mes sœurs ont quitté l’école après la sixième année ? »
Au lieu de refréner ses aspirations, ma grand’mère l’encourage. À la fin de son secondaire, Françoise souhaite devenir médecin. Malheureusement, la profession est alors fermée aux femmes. Sa réaction, devant ce refus, révèle un trait dominant de son caractère qui lui permettra de surmonter avec sérénité bien des aléas de la vie :
« Qu’à cela ne tienne, je vais devenir garde-malade ! »
C’est à l’École des infirmières de l’Hôpital du Saint-Sacrement de Québec, dirigé par les Sœurs de la Charité, qu’elle entre comme pensionnaire en 1927. Elle sera de la seconde cohorte de diplômées en sciences infirmières de l’Université Laval, institution à laquelle l’Hôpital est affilié.
Elle adore la médecine, mais le travail auprès de patients alités ne comble pas ses aspirations. Elle tient à contribuer au bien-être des gens en plus de les soigner et c’est l’Unité sanitaire qui lui en fournit l’occasion.
Beauceville fut le siège de la première des vingt-trois Unités sanitaires que le gouvernement provincial créa entre 1926 et 1930. Leur mission était de contrer la propagation de la tuberculose, des maladies infantiles et des maladies vénériennes (propagées par les vétérans de la Première Guerre mondiale) dans le Québec rural.
En Beauce, le taux de mortalité général par 1 000 habitants passera de 15,1 en 1926 à 9,6 en 1941, en grande partie grâce à ce service.
En 1933, alors que les habitants font sortir leur attelage de la route lorsqu’arrive à grande vitesse l’effrayant et bruyant nuage de poussière soulevé par une automobile, Françoise, qui n’a pas vingt-cinq ans, est propriétaire d’une des quatre autos de Sainte-Marie, car son travail consiste à parcourir la campagne et à s’arrêter aux maisons de ferme pour prodiguer des soins, offrir des conseils d’hygiène et assurer un soutien aux plus démunis. À l’occasion, elle ira au-delà des exigences de sa tâche comme le jour où sa logeuse, la voyant entrer lui dit :
« Non, Françoise, tu n’as pas fait ça ? Tu n’as pas donné tes souliers à une fermière ? », et Françoise, pieds nus, d’acquiescer.
Le découpage cadastral des terres sert de toile de fond à une rencontre dont Françoise ne prévoit pas les conséquences. Les terres cédées aux colons mesurent trois arpents sur quarante. Elles sont alignées au fil d’un rang, chemin de terre battue sinueux et accidenté dont l’entretien est laissé au bon vouloir de chacun des habitants. Un rang se termine ordinairement en cul-de-sac, car le rang de la paroisse suivante n’est pas nécessairement défriché ou aligné avec celui de sa voisine.
Après la tournée des habitants d’un rang, il est plus simple de passer au rang suivant en empruntant les terres des derniers cultivateurs que de retourner à la route principale. C’est une pratique tolérée en autant que toutes les barrières soient refermées. Et elles sont relativement nombreuses parce que les terres sont sectionnées en champs dédiés tantôt à la culture du fourrage et tantôt au pâturage des troupeaux.
Maman, au volant de sa Chevrolet Coupe, vient de franchir la première barrière quand un jeune homme en auto se pointe derrière elle. Son côté espiègle la pousse à se jouer de ce jeune homme qui s’apprête à prendre le même raccourci.
Petit sourire coquin à la commissure des lèvres, elle repart sans aller refermer la barrière qu’elle vient de passer, laissant cette tâche à l’autre conducteur, ce dont il se chargera selon l’usage.
Arrivé à la barrière suivante, étonnement et agacement se confondent dans la tête du jeune homme quand il aperçoit Françoise, dans sa voiture, qui attend qu’il descende lui ouvrir la seconde barrière. Ce qu’il fait, quelque peu décontenancé. Il remonte ensuite dans sa voiture, franchit la barrière, s’arrête à nouveau et redescend pour aller la refermer. À la barrière suivante, Françoise attend. Le jeune homme s’exécute et lui sourit gauchement. Aux barrières suivantes, même manège…
En réalité, ce sera ainsi jusqu’au mariage puisqu’il finira par pousser la porte de la pension où elle loge pour y faire la connaissance de la belle infirmière et la souffler à ses trois prétendants médecins.
Aussitôt mariée, Garde Beaulieu doit abandonner sa carrière d’infirmière visiteuse ; la société d’alors ne tolère pas qu’une femme mariée travaille, même pour poursuivre une œuvre socialement utile.
Quel dommage ! Du jour au lendemain, cette femme indépendante, intelligente, professionnellement et socialement avant-gardiste, elle qui aimait tant sa profession et qui aurait encore eu tant à offrir aux fermières beauceronnes, se retrouve confinée au rôle de maîtresse de maison. Le bon peuple, alors sous le joug de ses curés, s’attend à ce qu’elle se consacre à accoucher presqu’annuellement, à élever ses enfants, à cuisiner trois repas par jour et à voir à ce que la maison et le linge soient propres. Ici encore, sans s’apitoyer sur son sort, maman fera preuve de résilience et demeurera sans cesse à l’affût de toute occasion d’aider une personne dans le besoin.
Espiègle, joyeuse, dévouée, peu exigeante, maman mord dans la vie à pleines dents. Ses deux fils grandissent dans un foyer où règne l’harmonie de sorte qu’on a toujours hâte de rentrer à la maison et d’y inviter des amis.
Son goût de jouer des tours et de taquiner ne l’a pas quittée : un soir, elle passe devant ma porte de chambre alors que je fais mes devoirs de latin et me dit :
« Tu as l’air plutôt somnolent, tu veux que je te dégourdisse avec un peu d’eau ?
— Tu n’oserais pas ! » que je lui réponds.
Splash ! Il y a de l’eau sur moi, sur les pages de mon dictionnaire et ma version latine est à réécrire. C’est beaucoup plus tard que je me luxerai le majeur de la main gauche sur le cadre de ma porte de chambre alors que maman me poursuit encore avec un verre d’eau. Mon majeur est toujours croche aujourd’hui, mais on a toujours raconté cet incident en en riant. C’est un beau souvenir familial.
« Toi, ma p’tite tête croche ! »
Voilà probablement le reproche le plus sévère qu’elle nous ait fait, à mon frère et à moi. Lorsque l’ordre ou la discipline requièrent une clarification ou même une remontrance, ça se déroule sans haussement de voix et une fois la remontrance terminée, on n’y revient pas, on passe à autre chose.
La figure d’autorité dans la maison, c’est papa, ça ne fait pas de doute. Pourtant c’est maman qui nous donne les permissions, qui nous incite à faire nos propres expériences, qui nous pousse hors du nid.
Ne pouvant plus œuvrer socialement, maman porte son attention et ses efforts sur ses frères et sœurs qui lui laisseront assez de place pour qu’elle devienne le noyau familial. Maman aide ses frères et sœurs, elle est de toutes les épreuves, elle conseille, elle prend des initiatives ; on lui reconnaît implicitement le rôle du paterfamilias romain.
Les parents de la Beauce sont pas oubliés ; ils séjournent chez nous quand ils doivent consulter un spécialiste à Québec. Dans le cas de sa mère, maman va la chercher à la moindre alerte et la ramène à la maison où elle passe de nombreux mois d’hiver.
Sa vocation d’infirmière, maman l’aura vécue jusqu’à la fin. Jamais découragée, elle est toujours là pour réconforter tout un chacun. Elle soutient papa et elle est d’un dévouement total à son égard ; encore plus en fin de vie alors qu’il s’égare dans les brumes de la maladie d’Alzheimer, en même temps qu’il perd graduellement l’ouïe. Françoise, qui devine plutôt qu’elle ne voit les choses en raison d’une dégénérescence maculaire, en prend soin de façon admirable et magnanime jusqu’à son décès.
C’est au moment où elle estime qu’elle demande davantage qu’elle ne peut donner, qu’elle juge le temps venu de quitter les siens. Après une brève hospitalisation pour une chirurgie mineure, elle obtient son congé pour le lendemain, mais décède dans la nuit. La veille, elle avait dit à mon frère :
« Je pensais être capable de mourir, mais je n’y arrive pas ! »
Elle envisageait ce moment avec quiétude et sérénité.
Adieu maman ! Je t’aime toujours !